Destination Moon (2/2)

3. Have Torchship – Will Travel.

La pesanteur artificielle à bord du Columbus est parfaite : zéro fluctuation. L’équipage s’y est acclimaté en deux temps trois mouvements. Certes, le décollage a été rude, et aucun des quatre passagers n’a son brevet de pilote. Mais, cela n’a aucune importance : l’accélération et la trajectoire sont monitorées par le cerveau positronique conçu par Asimov lui-même. Et, Robert le sait : rien de fâcheux ne peut arriver sous l’empire des Trois Lois. Il n’y a que dans les nouvelles d’Isaac que les robots s’égarent. Le cerveau positronique du Columbus est l’un des deux seuls qui existent, pour l’heure. Son « jumeau » se trouve dans le laboratoire de son concepteur. Isaac Asimov a programmé les deux pour amener le vaisseau jusqu’à la Lune, le poser à l’endroit prévu, et l’en faire repartir dans des conditions optimales de sécurité. Le risque d’erreur humaine est donc tout à fait écarté. Et c’est, sans aucun doute, la clef de la conquête spatiale à venir. 

Irving Pichel, son Auricon 2000 à l’épaule, s’est détourné de la nuit infinie piquetée d’étoiles, que dévoile l’unique hublot de vitracier de la fusée, et filme, sur une bobine de seize millimètres, ses compagnons, affairés à préparer l’alunissage. 

Virginia Heinlein se tourne vers lui, agitant deux doigts en ciseaux. 

« Coupez donc, cher Irving, et venez plutôt m’aider à déplacer les scaphandres ». 

Le réalisateur s’exécute de bonne grâce, non sans avoir soigneusement arrimé sa caméra expérimentale grâce au velcro de la paroi. Cette nouvelle matière, née de la science des Ingénieurs, dispose d’un formidable pouvoir adhésif. Sa commercialisation n’est prévue que dans cinq ans. 

« Je tiens à vérifier mon set de réactifs avant l’alunissage », dit Virginia, concentrée. 

À l’instar des deux autres hommes à bord, Irving Pichel sait que Madame Heinlein, née Gerstenfeld, a passé haut la main tous les tests de résistance physique. Outre son doctorat en biochimie qui la désigne, c’est elle, qui a suivi des cours de programmation d’Asimov. Une semaine avant le décollage, elle a baptisé « Daniel », le cerveau positronique, en clin d’œil au prophète biblique que le roi Darius avait jeté dans la fosse aux lions. Dans cette cabine exiguë, qu’une simple épaisseur d’acier martelé sépare du vide glacé de l’espace, elle est déjà, le symbole d’une humanité nouvelle, libérée de la gravité et du doute. 

Robert s’approche. 

« Ma chérie, je peux m’en charger, si tu veux.

« Non, Bob. Toi, tu prends des notes, c’est ton rôle, souviens-toi ! 

« Oui, M’dame », répond le mari tancé, avec un petit salut militaire. 

Il rouvre son carnet. 

Pensif, il le feuillette à rebours, relisant des notes prises il y a plus d’un an. Il en avait fallu du temps pour mettre d’accord tous les acteurs du projet. Convaincre les sages des Ingénieurs Cosmiques, d’abord, de révéler une partie de leur projet aux géants d’une industrie cinématographique qu’ils considéraient comme vulgaire. Jack Williamson, Donald A. Wollheim, et l’unique membre extérieur du Continuum, le britannique Éric Frank Russel, avaient spontanément apporté leur appui à la proposition de Heinlein. Mais Alfred Elton Van Vogt avait tenté d’opposer un véto. Au final, c’était l’intervention de Gernsback lui-même qui avait été décisive. Robert avait su trouver les mots face au vieux président d’honneur. Il lui avait rappelé les futurs qu’il décrivait aux premiers temps d’Amazing Stories : « Nous voyons l’homme du futur (…) voler avec légèreté ». Et si c’était sur la Lune et en Technicolor™ ? avait suggéré Robert. Tout cela avait paru être une excellente idée à celui qui avait commencé son parcours d’éditeur confiné dans un garage. 

Puis, il avait fallu convaincre George Pal, en personne. Beaucoup plus délicat, considérant que, outre le mépris réciproque entre le grand écran et les petites revues, la plausibilité scientifique du récit n’était pas un critère de réussite commerciale. Or, le projet de Robert Heinlein imposait la première. C’était sa raison d’être. Pal n’était guère excité par le voyage vers la Lune ; il le jugeait ennuyeux même. Il avait fait valoir que le Frau im Mond, réalisé par Fritz Lang, en 1929, n’avait pas autant fasciné le public que les Aventures du Baron de Münchhausen, de Méliès. Toutefois, Robert avait su, là encore, mettre l’accent sur un point important du projet : les effets spéciaux. Voilà un défi à la hauteur d’un grand producteur ! Un film entièrement tourné en effets spéciaux, grâce à des techniques, dont la plupart restait à inventer, et qui marqueraient, voire orienteraient, toute l’histoire du cinéma de science-fiction ! Et Pal, galvanisé, avait recruté Lee Zavitz. L’homme était déjà connu à Hollywood pour son travail sur Autant en emporte le vent, de Victor Fleming, en 1939. Heinlein s’était sagement retenu de commenter ce choix. Et il avait bien fait ! Zavitz, qui croyait déjà à l’inéluctabilité de la conquête spatiale, avait été cependant déçu en comprenant qu’il ne ferait pas partie du voyage jusqu’à la Lune ; qu’il ne ferait que retravailler les prises de vue rapportées par Pichel, pour les rendre plus acceptables par le public. Mais Robert savait comment consolider son enthousiasme. Ils avaient dîné en tête à tête, dans un restaurant mexicain. Et, dès le lendemain, à la première heure, un café à la main, les yeux brillants, Zavitz avait déboulé dans les studios de George Pal en déclarant, avec un sourire triomphal, qu’il visait un Oscar pour les effets spéciaux de « Destination Moon », le film de science-fiction le plus réaliste de l’histoire d’Hollywood !  

Ce que personne ne savait, à part Virginia, c’est que le Continuum avait accordé à Robert le droit d’adouber Lee Zavitz, bien que ce dernier ne fût, ni un auteur, ni même un scientifique. Zavitz était donc devenu, ce soir-là, entre deux tortillas, un « Technicien Cosmique », au sens propre, qui pourrait, toute sa vie, servir la cause de l’intérieur. La proposition avait été si belle, qu’il n’avait même laissé son interlocuteur à moustache finir sa phrase. 

« Vendu ! » avait déclaré Lee, en se levant brusquement, en s’attirant tous les regards, dans une salle pourtant accoutumée aux facéties locales.

Robert referma son carnet et se laissa aller contre le métal qui défiait le vide.  

4. The man who sold the Moon.

Sous le regard amusé de Robert Heinlein et de George Pal, Irving Pichel filme la désolation qui l’entoure. 

Le réalisateur est dans un état second depuis que le Columbus s’est posé, guidé par son cerveau positronique, dans une vaste région de plaines proche d’un cratère d’impact nommé Harpalus, en hommage à un astronome grec. Se servant en virtuose de son Auricon 2000 et d’une pellicule révolutionnaire développée par les Ingénieurs Cosmiques, il filme un royaume de silence, de roche et de régolithe. Sous l’effet de la pesanteur réduite, ses mouvements de caméra sont d’une fluidité inattendue. Il ressemble à un danseur, ivre de sa propre grâce. 

Sa voix, un brin aiguë, résonne dans les récepteurs radio des scaphandres de ses compagnons. 

« C’est… merveilleux ! L’absence d’air, la pureté de la lumière, rend chaque détail si net. Je veux rester ici à jamais. 

« Concentrez-vous, Irving, dit George Pal. Cette pellicule est particulièrement coûteuse et nous n’avons pas le temps pour une deuxième prise ! 

« C’est vous qui payez, George.

« Je ne vous le fais pas dire !  

Robert Heinlein ne peut guère écrire dans son scaphandre, alors il serre fort la main de son épouse, qui se tient à ses côtés. Ils dévorent le paysage des yeux, fascinés d’être là où, jusqu’à cet instant précis, régnaient en maîtres les rêves et les mythes. 

Virginia s’adresse, par radio, au cerveau positronique du Columbus

« Daniel, combien de temps avant la fin du déchargement ? 

« 17 minutes, Madame. 

Virginia Heinlein se tourne vers son mari, et esquisse un petit salut. 

« M’accorderez-vous cette danse, Monsieur ? » 

Le sourire rayonnant de Robert est une réponse satisfaisante. 

Ils s’élancent, d’abord en tâtonnant, puis avec de plus en plus d’assurance, dans une valse silencieuse. À chaque impact silencieux de leurs pieds avec le sol, ils s’élèvent le long d’une gracieuse parabole avant de laisser la gravité les ramener au régolite, sur lequel s’impriment leur joie d’être un couple dansant. 

« Attention, Robert. Nous n’irons pas vous chercher sur la face cachée de la Lune », dit George Pal, d’une voix qui hésite entre l’amusement et l’envie. 

« N’ayez aucune inquiétude, Virginia, Robert est un excellent danseur ! ». 

Irving Pichel, lui, agite fièrement sa caméra.

 « Robert et Virginia, j’ai une idée. On fera passer ce moment pour un instant volé dans le making-of de « Destination Moon ». Lee Zavitz nous fera un petit montage avec vous deux sans scaphandre, et vous aurez quand même votre souvenir, qu’en dites-vous ? 

« Ce sera magnifique, dit Virginia.

Puis, Robert Heinlein, l’air inspiré, se place face au producteur, accroche son regard. 

« George, je crois que je tiens mon scénario. 

 « Ah, déjà ? répond le producteur, un rien inquiet. 

« Ce sera une simple question de poids, de gravité…  

« Comment ça ? Vous parliez d’une aventure humaine… Je ne veux pas un cours de physique, attention. C’est du cinéma, il faut me raconter une histoire !

« La voici, reprend Robert. Un équipage de trois hommes s’envolera. L’alunissage réussira, mais la fusée manquera de carburant pour le chemin du retour. Sans doute parce que, les personnages auront gaspillé de l’énergie. Et, à l’heure du retour pour la Terre, ils n’auront que deux possibilités : mourir ensemble à la surface de la Lune, ou sacrifier l’un d’entre eux. 

« Ils risqueront la mort, alors ? 

« Oui, bien sûr.

« J’aime le côté tragique, mais, attention, il faut délivrer un message positif. 

« C’est bien pourquoi, ils opteront pour une troisième voie, qui marquera le triomphe de l’intelligence dans le respect de la morale et des mathématiques.

« Et tous rentreront sur Terre ? 

« Sains et saufs, grâce à un simple calcul qu’on apprend à l’école ».

Le sourire s’élargit sur le visage poupin du producteur hollywoodien, qui frappe dans ses mains d’une joie presqu’enfantine.

« À la bonne heure ! Rentrez vite dans le Columbus, pour coucher tout cela sur le papier ! »

Robert, à son tour, laisse sa satisfaction s’exprimer, car il vient, tout en présentant son projet de scénario, de trouver des idées pour au moins deux romans à venir. 

« Regardez, regardez ! »

La voix de Virginia le sort de son for intérieur et il réalise qu’il n’a même pas pris le temps d’observer ce qui, au fond, à la surface morte de ce satellite qui n’a jamais fait que refléter les rêves de l’humanité, est le plus important. Son épouse, d’un doigt énorme, boudiné par son gant de scaphandre, désigne l’orbe bleuté, rigoureusement immobile dans le ciel lunaire. Si fixe, qu’on pourrait l’encadrer, en faire une œuvre d’art cosmique.  

« Comme notre planète est belle… », murmure Irving Pichel.

Ce n’est que plusieurs heures plus tard, que le réalisateur se rend compte qu’il a oublié de filmer la Terre vue de la Lune. 

Destination Moon (1/2)

Entre deux articles terminés, l’un sur les mondes-prisons dans la science-fiction, et l’autre sur la place des avocats dans les contes judiciaires, et p’tite une nouvelle napoléonienne à la sauce égyptienne, je retombe sur le troisième texte des Ingénieurs Cosmiques que j’avais envoyé à Bifrost il y a bien plus d’un an, rêvant qu’il soit dans le spécial Lune. C’est un hommage à Heinlein, bien sûr, mais aussi un clin d’oeil à ces fabuleuses revues américaines des années 1930-1950. Je l’ai pas mal retravaillé, je vous le partage, comme un cadeau pour vous évader pendant les vacances (et puisqu’il y a deux semaines, pour les scolaires, je vous la livre en deux parties). J’adore la scène d’accroche dans le bureau de Campbell, qui parlera aux passionnés. Veillez sur vous, et ne lâchez rien. Il est bientôt de retour le temps des conventions 😉 !

  1. The editor was a dope.

John Campbell est assis derrière son bureau et il a sa tête des mauvais jours. Ses yeux brillants sont à la recherche d’un objet à désintégrer ; son stylo s’agite entre ses dents comme doté d’une vie propre. Dans le soleil déclinant, qui perce à travers de hautes vitres de son bureau, sa coupe en brosse se teinte de reflets d’argent terni. 

Robert Heinlein a tout juste le temps de prendre place dans le vieux fauteuil de cuir qui lui fait face, que l’éditeur lui jette au visage un exemplaire, à moitié déchiré, du Saturday’s Evening Post.

« Qu’est-ce que c’est que ces conneries, Bob ? », éructe John Campbell. 

Robert, l’objet martyrisé entre ses mains, se tient coi.

Il sait que rien ne sert d’argumenter, tant que le torrent d’injures ne se sera pas tari. 

L’éditeur frappe du poing sur le bureau.  

« Cela fait dix ans, mon ami, que j’ai pris la direction d’Astounding Stories. Dix ans ! J’ai mené des tas d’auteurs, de l’ombre à la lumière, de l’anonymat à la gloire. Vous êtes arrivé de votre Missouri natal, bigot et étriqué, affublé d’une carrière militaire avortée, d’un parcours de politicien raté, et avec, en tout et pour tout, une misérable nouvelle qui, sans les conseils de votre épouse, aurait été illisible. »

Robert Heinlein encaisse.

« Un cas désespéré, Robert. Voilà, comment ça s’appelle ! En moins de trois ans, de l’été 1939 au printemps 1941, j’ai fait de vous l’un des fleurons d’Astounding. De « Ligne de Vie » à « La logique de l’empire »,  vous avez conquis le public, et envoyé à la casse tous les « pulpsters » de Gernsback. Tout ça, grâce à mes conseils. Oseriez-vous le nier ? » 

Robert Heinlein plonge son regard dans les yeux de lave de l’éditeur.

« Pas le moins du monde, John », dit-il.

Campbell se lève, va jusqu’à la porte de son bureau, et elle claque avec le bruit d’une bombe. Et, malgré son surpoids, il revient au pas de course.  

«  Et, pendant la guerre, crache-t-il, en reprenant sa place, je vous ai confié le jeune Asimov. Vous en avez fait un Ingénieur. Vous avez monté les échelons plus vite que n’importe qui. Et maintenant, vous me trahissez ? Et deux fois en plus ? »

Robert Heinlein regarde l’exemplaire déchiré du Saturday Evening Post. Il est daté de la veille, le 26 avril 1947. 

Il ressent une fierté qu’il ne saurait dissimuler. 

 « John, dit-il, il ne s’agit pas d’une trahison, mais d’une victoire.

 « Une victoire ? Pour vous, peut-être… 

 « Pour moi, oui. Pour la science-fiction, aussi. Pour tous les Ingénieurs. »

John W. Campbell frémit. 

« Pas pour Astounding Stories, toujours, dit-il, avec amertume.

Soudain, l’éditeur semble se calmer, comme un requin s’éloigne avant de revenir. 

« Vous êtes un professionnel, Bob. Dois-je vous rappeler que j’ai les droits exclusifs pour toutes vos nouvelles de l’Histoire du Futur ? Y compris celles à venir, qui… » 

  Robert Heinlein le coupe.

« Oh, non, John ! Pas du tout ! Les textes que vous avez payés rubis sur ongle sont à vous, et je m’en réjouis, car votre revue est la meilleure sur le marché. Mais je n’ai concédé aucun droit sur mes textes à venir. Y compris sur ceux appartenant à l’Histoire du Futur.

 « C’est pourtant un cadre narratif dont je revendique la paternité », dit Campbell. 

C’est au tour de l’auteur de serrer les poings. 

 « C’est encore à voir », dit Robert d’un ton froid. 

La tension entre les deux hommes fait monter la température de la pièce.  

D’un coup de menton, John Campbell désigne l’objet du délit. 

« Le jockey de l’espace », vraiment ? Qu’est-ce que c’est que ce titre ridicule ? Où est passée votre ambition spéculative ? Vous galvaudez le message des Ingénieurs Cosmiques. Et dans quel but ? Pour de l’argent ! »

L’éditeur ressemble à un Inquisiteur, mais Robert, sûr de son bon droit, a retrouvé son calme.

« Vous vous trompez, John. Si j’ai publié « Les vertes collines de la Terre », il y a deux mois, et si j’ai recommencé avec « Le jockey de l’espace », ce n’est pas par appât du gain, mais par lucidité. Une lucidité que je suis surpris de ne pas voir à l’œuvre chez vous, John. 

L’éditeur a imperceptiblement vacillé. 

Robert sait qu’il a gagné. 

Mais il en conçoit une certaine tristesse. 

« John, reprend-t-il, la guerre a tout changé ! La bombe atomique a réduit le monde, l’espace et le temps à des quantités finies, mesurables. Annihilables.Le temps presse. Les Ingénieurs Cosmiques ne peuvent plus se contenter de diffuser des connaissances scientifiques et d’applications d’avant-garde à une élite. 

 « Ainsi vous remettez en cause le projet initial de Gernsback et de Tsiolkovski ? 

  « Et alors, s’agit-il d’un dogme ? Avons-nous renoncé à la Raison ? »

Campbell parait accuser le coup.

« Non, bien sûr. D’ailleurs, ce projet, je l’ai moi-même étendu aux sciences sociales. 

 « Et vous avez bien fait. Mais il faut aller plus loin, John. » 

Campbell se laisse aller dans son fauteuil, réunit ses mains en pyramide. 

« Que proposez-vous ? 

 « Il faut élargir la cible ! Éduquer le grand public ! Avec la prolifération de l’arme nucléaire, se sera l’Expansion ou l’Extinction. Une poignée d’ingénieurs et d’érudits ne suffira pas à conjurer la seconde. Il faut donner au peuple américain les moyens intellectuels et politiques d’embrasser l’Âge de l’Espace. Le message doit entrer dans chaque foyer, en passant par les magazines généralistes.

  « La science-fiction sur papier glacé, souffle Campbell, ironique. L’espace entre une publicité pour le savon et la liste des matchs de la saison, vraiment ? 

  « C’est le public qui doit choisir lui-même. Et je ne vais pas m’arrêter là, John. D’autres supports de diffusion sont à conquérir, à commencer par le plus important de tous : le cinéma. »

John W. Campbell écarquille les yeux, sidéré par l’audace. 

« Le cinéma, maintenant ? 

 « Le plus grand medium artistique que l’esprit humain ait développé. Il est fait pour la science-fiction, vous ne le voyez pas ? C’est par le cinéma, j’en ai la conviction, que sera popularisé le voyage spatial ! »

Robert se lève d’un bond, fait quelques pas dans le bureau.

« Il nous faut plus que des Ingénieurs Cosmiques, à présent. Il nous faut des Réalisateurs Cosmiques ! »

John W. Campbell joue avec son stylo, pensif. 

La nuit tombe quand, finalement, l’éditeur se penche en avant. 

« Je crois que je vous comprends, Bob. Peut-être même pourrais-je être d’accord avec vous, en tant qu’Ingénieur. Mais, justement : en avez-vous parlé au Continuum ? Les Sept Sages ont-ils donné leur aval ? » 

Robert Heinlein, le Post toujours à la main, revient vers le bureau et se place face à John Campbell. Dans la lumière chiche de la petite lampe posée sur le bureau surchargé de documents, les deux hommes ressemblent à des faunes grimaçants. 

« Pas encore…, dit l’auteur. 

 Et s’ils refusent de valider cette nouvelle stratégie ? »

Robert regarde son interlocuteur droit dans les yeux, en frère.  

« Alors, je partirai ».

2. The woodpecker has a gun.

Sur l’écran, un pivert à plumage bleu et à crête rouge s’avance en sautillant. Coiffé d’un haut-de-forme noir incongru, il tient un parapluie fermé, inutile en plein désert. 

L’oiseau part d’un rire qui monte, descend, et se répète.

Dans la pénombre de la salle de projection, le public s’agite un peu. 

Assis à côté de sa nouvelle épouse, Virginia, Robert Heinlein observe chaque réaction, sur les visages, à sa droite et à sa gauche : ce sont ceux d’hommes d’affaires, d’industriels établis, de magnats de la presse, qui n’ont guère l’habitude de se concentrer sur un dessin animé. 

Certains, qui s’attendaient sans doute plutôt à un discours, font mine de se lever, mais, malgré eux, leur regard reste accroché par les gesticulations absurdes du pivert animé. 

Robert a confiance. 

Le projet qu’il porte, au nom des Ingénieurs Cosmiques, a été bien préparé. Cela lui a pris plus de deux ans. À ses côtés, Virginia, dans une très belle robe du soir rehaussée d’un collier de perles, se serre contre lui. Elle partage son excitation, mesure l’importance du moment. 

À l’écran,  le pivert s’empare d’une carabine. 

Il tire. 

Le recul de l’arme l’envoie tournebouler, les spectateurs rient. 

Mais, sur la suggestion d’une voix « off », l’oiseau se met à tirer coup sur coup vers le sol, et, en réaction, il s’élève dans l’air, lui-même surpris par la puissance de propulsion de l’arme à feu. 

Dans la salle, le silence revient, attentif. 

Au premier rang, Walter Lantz s’agite de contentement. Le cartooniste d’Hollywood est le créateur de ce Woody Woodpecker, cet oiseau de celluloïd, qui est chargé, ce soir, de faire passer le message des Ingénieurs Cosmiques. Et, il y réussit, manifestement. 

La carabine de Woody vient d’être remplacée par une fusée.

Le pivert y prend place. 

Destination : Lune. 

Boum, boum, boum, l’oiseau s’envole sur sa carabine spatiale à ailettes. 

En chemin, il s’offre même le luxe d’une petite sortie extravéhiculaire grâce à un scaphandre spatial qui, officiellement, n’existe pas encore.  

Robert esquisse un discret sourire de satisfaction, en se remémorant les expériences qu’il a menées, durant la guerre, aux côtés d’Asimov et de Sprague de Camp, à la Naval Air Experiment Station. Hélas, aucun des deux Ingénieurs n’est présent ce soir. Trop occupés à accomplir leurs propres missions, sans doute.

Sur l’écran, la fusée atteint Lune.

Elle se pose, après avoir opéré un basculement à 180 degrés, utilise son propre moteur pour freiner sa chute. Woody point le bout de son bec, constate qu’il n’y a rien à faire sur ce satellite sans vie et sans air, et repart illico vers la Terre, où sa fuse se pose en douceur grâce à une série de parachutes.    

La séquence se termine. 

Lorsque la lumière revient, les applaudissements fusent. 

Le vice-amiral Caleb Laning, ami proche de Robert Heinlein se lève, comme convenu, et, défroissant son smoking d’un geste machinal, demande qu’on arrête le projecteur. 

Droit, comme à la parade, il s’adresse au public :  

« Messieurs, la première nation qui atteindra la Lune contrôlera la Terre ». 

Une forêt de bras se lève, les questions pleuvent, la discussion s’engage. 

Robert Heinlein lui adresse un signe d’encouragement. 

Il y a deux ans, les deux hommes ont publié dans Collier’s magazine, un article de prospective sur le vol spatial : « Flight into the future ». Ils y développaient l’hypothèse que, dans vingt ans, il y aura des villes sur la Lune, ou plutôt dans la Lune, avec l’air conditionné dans des appartements convenablement pressurisés, de l’eau et la nourriture acheminées depuis la Terre ; et, bien sûr, des vols réguliers décollant depuis la Lune vers Mars ou les planètes extérieures, en tirant profit de sa gravité réduite. Cal et lui avaient même prévu la création d’un corps d’élite de pilotes spatiaux. 

Mais, ce soir, Caleb n’exposera rien de tout cela. 

Il se contentera de répondre aux questions, souvent très terre-à-terre, de ces hommes d’argent, d’action et de négociation. Car, l’enjeu est là : si les industriels présents sont convaincus de la faisabilité technique et de l’intérêt économique du vol spatial, alors le destin de l’Amérique, et par ricochet de l’humanité, changera. Au sortir d’une guerre mondiale qui a enseveli les usines sous les bombes et noyé les ambitions dans le sang, c’est d’abord l’excitation de la grande entreprise qu’il faut faire renaître. 

Robert se penche vers Virginia. 

« Ils ne se laisseront pas convaincre facilement », murmure-t-elle, devinant ses pensées. 

Il acquiesce, observant de petits groupes de discussion se former, nimbés par la fumée d’un cigare. Caleb Laning navigue de l’un à l’autre, perdant, petit-à-petit le contrôle de la soirée. C’était prévu. Il faut laisser les germes du futur grandir dans les esprits entreprenants. Un militaire qui cherche des financements privés, ce n’est jamais très facile, Robert ne le sait que trop bien. Dans une demi-heure, une heure au plus, tout le monde sera reparti, mais peut-être que demain, après-demain, des appels, des propositions viendront…

Discrètement, l’auteur de science-fiction se tourne vers l’arrière de la salle, tout en passant le bras autour des épaules de Virginia, comme un adolescent amoureux pressé d’embrasser la fille qu’il a invitée au cinéma. 

Il est le seul à le savoir, à l’exception de Virginia, mais, dans le mur du fond, une caméra cachée filme toute la salle. Et, derrière l’objectif, se tiennent, sans doute surexcités, un grand producteur et un cinéaste hollywoodien, qu’il a su convaincre de s’engager dans un projet fou. Ensemble, ils vont tourner un long-métrage qui changera le regard du public américain sur la Lune. Une œuvre qui ne serait pas envisageable, sans les formidables avancées technologiques des Ingénieurs russes d’Akademgorodok. Un film de science-fiction réaliste, dont Robert a trouvé et imposé le titre dès la toute première réunion de travail, il y a moins de deux mois,  dans le bureau de George Pal. Un film, dont le tournage vient de commencer, en prises de vue réelles. 

Woody Woodpecker, sans doute, ne retournera sur la Lune. 

Mais, l’humanité est quand même un peu plus persévérante qu’un pivert.

[à suivre]

________________________________

Primum docere, sed etiam ludere

L’année 2021 est là, et je vous prie d’accepter tous mes voeux les plus sincères, de santé, de joies quotidiennes et de réussite dans les projets qui vous tiennent le plus à coeur. 2020 a été une année très difficile pour tout le monde, mais, il faut avoir le courage de le dire, elle a été aussi, comme les précédentes, et pour beaucoup d’entre nous, une année riche de belles et nouvelles expériences, malgré le fait qu’on soit parfois tenté de l’oublier, en raison d’une sorte de devoir de condamnation général. Je ne sais pas ce que nous réserve 2021, mais, en écrivant ce modeste post, alors que je devrais être en train de corriger mes copies d’histoire des idées politiques, et en écoutant On the Reel, du compositeur contemporain Gwenaël Mario Grisi, découvert grâce à mon oncle, et qui fait écho à mon amour immodéré pour les musiques de film, je repense à quelques plaisirs et moments de bonheurs partagés en 2020 : une belle interview pour Vivre au Lycée, rendue précieuse par des questions inspirées et d’une grande pertinence de M. Fabien Cluzel, posées de vive voix, qui plus est, ce qui est préférable que les réponses que l’on fait par courriel ; une monographie pleinement rédigée, et qui, même si elle n’est pas encore publiée, m’a permis d’exprimer plus clairement que je ne l’avais jamais fait, certaines de mes conceptions les plus profondes sur l’utopie et sur son rôle dans la culture juridique et dans l’histoire de l’Imaginaire ; une petite nouvelle de presque rien du tout, mais dont l’écriture, vive et amusée, m’a empli de bonheur, l’histoire d’un quartette d’oeufs mélomanes, pour une revue en ligne dont la finesse n’a d’égale que la gourmandise de son équipe éditoriale, personnifiée par Emmanuel Desestré (et Nathalie Labrousse) ; une série de mini-podcasts sur les utopies, pour Cannes Université, que quasiment personne n’a écouté, mais qui m’ont permis de comprendre à quel point j’aimais ce mode de communication, que j’ai aussi développé pour mes étudiants (si je n’avais fini enseignant, j’aurais sans doute fait de la radio, et, au fond, ennuyé beaucoup plus de monde encore, hum 🙂 Mais, surtout, il y a eu tout le défi de la continuité pédagogique qu’il a fallu assurer durant les deux premiers confinements, d’abord en mars-avril, puis en octobre-novembre. Inventer, grâce aux outils numériques disponibles, une nouvelle manière d’enseigner, d’accrocher l’attention des étudiants, de maintenir leur motivation, de répondre à leurs interrogations, le tout dans un contexte institutionnel parfois très troublé, notamment par l’accélération des réformes. Cela a été délicat, difficile, parfois même épuisant, éreintant au sens littéral du mot (moi qui suis habitué à enseigner en déambulant, me retrouver contraint à rester assis sur ma chaise, face à l’écran, ça m’a coûté, vraiment !), mais, malgré des moments de solitude, face à une théorie de caméras et de micros coupés, et parfois des lignes de chat désespérément vides, dans l’ensemble, l’expérience a été belle, forte, et elle a renforcé, sinon ressourcé, mon goût pour l’enseignement. J’aime écrire, ô combien, de la fiction et de la non-fiction, et je me considère comme un auteur à part entière, quoique très irrégulier, en termes de production, mais j’ai réalisé à quel point l’enseignement m’était plus cher encore. Tenter d’expliquer, trouver de méthodes nouvelles pour rendre compréhensible telle ou telle idée, institution, mutation sociale, ou crise politique, et, surtout, échanger avec les étudiants, de tous niveaux, de l’année préparatoire de licence au doctorat, en visant l’utilité et la clarté, c’est, je crois le plus beau des défis. Surtout, je garde un souvenir fabuleux de l’usage pédagogique des jeux de rôles, aux côtés de mon cher ami Giulio-Cesare Giorgini. Ce qui m’amène à l’autre dimension de ce post, « … sed etiam ludere« , car il faut aussi, tout en enseignant, ou à côté des heures d’enseignement, s’amuser. Et, je n’ai pas honte de le dire, j’ai beaucoup « joué » en 2020, grâce à mes très chers Compagnons de la Tour Maudite, groupe de gentlemen rôlistes, que nous avons créé il y a déjà cinq ans, et dont les réunions mensuelles me sont devenues bien plus qu’un espace de liberté : une éthique. Plus souvent joueur que maître du jeu, j’ai incarné des elfes et des catcheurs, des espionnes et des marines, j’ai lancé toutes sortes de dés à 10, 20, ou 100 faces, et, de l’autre côté de l’écran, j’ai emmené les personnages de mes joueurs sur Mars et sur Encelade, je leur ai fait traverser les forêts du Grand Nord canadien, à la rencontre de l’Indicible, et, prochainement, ils monteront à bord du vaisseau le plus célèbre de la Fédération. Mais, le plus excitant, est encore que l’enseignement et le jeu se rejoignent, se croisent, s’interpénètrent, dans une exigence commune de règles, de cohérence, de communicabilité, de jouabilité ou d’intelligibilité, et, enfin et surtout, d’élan. Car tout est dans l’enthousiasme du propos, et la dynamique de la proposition qui doit toujours rester ouverte. Oui, en 2020, principalement, j’ai enseigné et j’ai joué. Et, entre nous, j’espère que cela durera encore longtemps… et même s’il faut en passer par les écrans, les masques, et les pis-allers numériques, qu’à cela ne tienne ! L’esprit n’a pas de limites, si le coeur bat. Ah, le morceau de Grisi est fini, Prokofiev prend le relais, joué par le talentueux Adrien La Marca, mais là, moi, je rends les armes. Jusqu’à demain 🙂

Les robots sociaux (et les IA) sauveront-ils l’humanité ?

Cher(e)s abonné(e)s, je sais que ce blog n’est guère actif en ces temps de confinement, mais je m’en voudrais que vous n’ayez pas quelques nouvelles malgré tout. Voici le lien vers une petite conférence, récemment prononcée pour Cannes Université, sur Zoom forcément, qui revient sur un article récemment publié, concernant les lois de la robotique d’Isaac Asimov, et sur des travaux menés avec mon confrère Giulio-Cesare Giorgini sur les IA et le droit. J’y croise quelques problématiques SF pour le grand public. Rien de renversant, mais a minima, je l’espère, une exploration divertissante de possibilités plus si lointaines que cela.

Au plaisir de vous revoir,

Ugo

Pensée libanaise…

Je sais peu de choses du Liban, je n’ai séjourné que quelques jours à Beyrouth, il y a deux ans, à la faveur d’un édition du Festival d’Astronomie de Fleurance au Liban, invité par Bruno Monflier, et je ne peux pas prétendre, évidemment, mesurer l’ampleur de la catastrophe sanitaire, économique et politique qui secoue ce pays, aujourd’hui. Je ne parle donc ici ni d’autorité, ni de pertinence, ni même de réflexion, mais simplement du coeur. Car j’y ai rencontré des personnes formidables, dévouées, tournées vers l’avenir, et qui, même si je ne les vois pas souvent, sont devenues des amis, très précieux. Et je pense à eux, depuis l’explosion du port, je pense à la chance qu’ils ont eue de ne pas être tués dans cet accident brutal, mais aussi à toutes les épreuves qu’ils doivent à présent traverser, se protéger, se réorganiser. Je leur écris. Je leurs dis tout mon soutien. Je prie pour eux aussi, un peu, très discrètement, comme on le fait dans un monde matérialiste qui ne croit guère à l’efficacité de la prière et la confond souvent avec le dogme (que, personnellement, je fuis comme la peste). En auteur de science-fiction, je prie aussi Ritornel, que m’a fait connaître Charles Harness, et je me dis que ce pays, le Liban, est pris dans un tourbillon, entre pluralité des cultures et des cultes (ce qui lui donne cette fragilité si belle, qui ressemble à la première écriture, qui le rend unique dans toute la zone géographique dans laquelle il se situe) et de multiples corruptions ( mais franchement, quel pays, n’en connaît pas ?) a la capacité de se relever, une fois de plus, de cette épreuve. Ce pays dans lequel certains enfants ont appris à marcher dans les souterrains pour éviter les bombardements ; ce pays où les collégiens parlent plusieurs langues, dont, parfois, un français irréprochable ; ce pays dans lequel des enseignants se battent pour faire apprendre les sciences de l’univers aux enfants quand on pourrait leur reprocher qu’il y a des choses plus urgentes ; ce pays, enfin, où il y a plus de deux millions de réfugiés et qui, pourtant, tient debout, par la force de son caractère, de ses habitants, de leur habitude à faire face. J’adresse à mes amis ce salut, si insuffisant qu’il paraît ridicule, bien sûr, mais qui, pourtant, doit être explicitement formulé, car, en la matière, et contrairement à ce que l’on croit, les choses ne vont pas toujours de soi. Et, comme dans l’Anneau de Ritornel, il faut accepter de tout recommencer, de faire encore confiance au droit, à la Justice, au valeurs cardinales. Le droit ne se résume pas à faire des procès pour établir des culpabilités, après une catastrophe. Il y aura toujours des juristes qui agiront du côté de ceux qui reconstruisent lentement un monde blessé. Il y a des obligations juridiques plus utiles que des indignations morales, et, en dernière analyse, elles sont toujours un rempart contre la Violence. Elles aident à bâtir de nouvelles sociabilités. Un accident, aussi terrible soit-il, ne devrait jamais être la cause de la mort d’une société. Les sociétés meurent généralement très vieilles, après plusieurs guerres, une longue agonie, étirée sur des décennies d’illusion, parfois des siècles, et laissent des traces rémanentes qui disent que surmonter les accidents, résister à l’effacement, est la fonction même du social. Le Liban, d’une manière ou d’un autre, se relèvera, comme le soleil. Invaincu.

L’été-labyrinthe

Puisque juillet est arrivé, et que le déconfinement est confirmé, faisons fi du plaisir que la crainte peut corrompre, et contentons-nous, de profiter d’un peu de temps, en ce début d’été, pour faire des jeux. Des jeux de rôles, bien sûr, mais aussi des jeux tout simples, des jeux en famille. Il suffit d’une demi-heure pour faire une partie de cartes, une ou deux heures pour un jeu de plateau tel que Risk. Quand j’étais enfant, j’adorais les labyrinthes que l’on trouvait, ici et là, dans les revues estivales. Je m’imaginais toujours comment ce devait être à l’intérieur, la hauteur des murs, la couleur et les formes géométriques des dalles du sol, les pièges, naturels et technologiques, etc. Parfois, je partais du centre de labyrinthe pour rejoindre la sortie. Cela paraît plus facile, bien sûr, mais ceux qui ont lu L’Homme dans le Labyrinthe, de Robert Silverberg, un immense classique de la science-fiction (disponible en poche, allez-y), savent que ce n’est pas toujours le cas. J’ai vu, bien sûr, le film Cube de Vincenzo Natali, et le labyrinthe de La Coupe de feu dans J. K. Rowling m’a laissé un bon souvenir (tant à l’écrit qu’à l’écran). Les plus mystérieux restent pour moi les labyrinthes planétaires dans lesquels s’aventure le Père Duré du cycle d’Hypérion de Dan Simmons. Retrouvons donc cette tradition de l’imaginaire et de l’été, et, permettez-moi de vous amuser avec une modeste nouvelle, écrite en forme de clin d’oeil à l’oeuvre de Robert Silverberg, et qui témoigne de mon goût immodéré pour les pochades mythologiques. Elle a été initialement publiée dans le n°50 de la revue Galaxies.

L’autre dans le Labyrinthe

Le professeur David Osborne vérifia une énième fois la disposition des électrodes sur la tête de son cobaye volontaire, un étudiant en troisième année d’anthropologie, malingre et binoclard, du nom de Melvin Andler. Le jeune homme, assis sur une simple chaise de bois, ne bronchait pas malgré le poids, sans doute très inconfortable, de l’impressionnant amas de métal et de plastique qui le coiffait. 

« Tout mon système repose sur la notion de représentation, Melvin, vous comprenez ? »

L’étudiant eut un sourire timide. 

« Je crois que oui, Professeur. Il s’agit d’images mentales, n’est-ce pas ? »

L’air vaguement agacé, le savant se tourna vers l’un de ses assistants, penché sur un oscilloscope qui semblait dater de la dernière guerre mondiale.  

« Randall, où en êtes-vous ?  

– J’ai fini l’étalonnage, Professeur », répondit l’intéressé en mâchonnant son chewing-gum d’un air désinvolte.

Osborne le considéra longuement, comme s’il hésitait entre l’insulte et le compliment ; au final, il reporta son attention sur le cobaye.

« Je m’intéresse aux mythes. Aux légendes que chaque société produit et laisse derrière elle, comme le sillage historique de son destin. C’est un tout petit peu plus compliqué que des images mentales. »

Melvin Andler acquiesça, l’air concentré.

« Ce sont ces représentations culturelles qui me permettent de catapulter votre esprit en des temps oubliés ; je vais le reconnecter à des visions du monde issues du passé, mais toujours vivaces aujourd’hui. Vous allez, en quelque sorte, voyager à dos d’archétypes. »

Melvin Andler s’agita un peu sur sa chaise, mais se retint de tout commentaire. 

Bien sûr, il avait besoin de ces cinquante dollars que lui avaient promis les laborantins de l’équipe du Pr. David Osborne. La vie sur le campus de l’université d’Etat de San Francisco, n’était pas toujours facile. Acheter une voiture, payer son loyer, même modeste, tous les mois, s’acheter quelques fringues et de quoi manger, se payer une sortie au ciné du quartier avec sa copine, ça demandait tout de même des moyens. 

Le professeur continua ses préparatifs.

 À la trentaine d’électrodes déjà placées sur le treillis métallique coiffant Melvin comme un casque, furent ainsi rajoutés, sur les os temporaux du cobaye, les deux longs capteurs psycho-mnésiques en titane ressemblant à deux tubes à essai qui, selon Osborne, étaient supposés permettre, « l’ajustement des composantes sémantiques aux signifiants culturels ».

Le Professeur rajusta le casque de Melvin et le fixa d’un air sévère.  

« Monsieur Andler, vous avez lu les documents que nous vous avons fait parvenir la semaine dernière ? ». 

Melvin Andler leva fièrement le menton.

« En fait, Professeur, en tant qu’anthropologue, je connais bien les héros et les épopées qui composent la mythologie grecque. Cette dernière, faisait partie de mes cours fondamentaux de première année, vous savez. D’ailleurs, je… »

Le Professeur leva la main. 

« Ce n’est pas ce que je vous demande, Monsieur Andler. Avez-vous lu les documents ? 

Oui. 

Dans l’ordre indiqué ? 

Oui, mais… 

Et à voix haute, comme demandé ? 

Oui, Professeur.

Bien. Très bien.

Professeur, je voudrais juste… 

Taisez-vous ! »

Melvin Andler ouvrit la bouche pour insister, mais le geste impératif du Professeur l’en dissuada.

« Je crois que nous pouvons commencer, Randall ».

Le professeur prit la seringue que lui tendait son premier assistant, la leva à la hauteur de ses yeux et fit perler le liquide incolore qu’elle contenait. 

« Vous avez bien dosé le sérum, cette fois ? »

Randall se contenta d’acquiescer. 

Melvin, qui avait la gorge sèche, déglutit. 

            Le Professeur releva la manche du cobaye, tapota le creux du coude et, sans tergiverser, lui administra le contenu de la seringue. La dernière chose que l’étudiant-cobaye perçut fut le ronronnement électrique que faisait le boitier d’alimentation de l’oscilloscope.

            Il se trouvait dans un couloir rectiligne, dénué de toit. Au-dessus de lui, dans le ciel infini, brillaient des myriades d’étoiles. Il ne reconnaissait pas la forme des constellations, mais, il n’avait jamais été féru d’astronomie. De part et d’autre de sa position, des murs de pierre taillée limitaient son champ de vision jusqu’à une hauteur approximative de cinq mètres. Malgré la nuit avancée, l’air était doux, comme s’il s’agissait d’une fin de printemps.

Un peu désorienté, Melvin Andler baissa le regard. 

Le sol était composé de blocs de marbre admirablement ajustés. 

Il fit un pas en avant et réalisa que ses pieds étaient chaussés de confortables sandales de cuir. Il n’était vêtu que d’une tunique claire, d’un seul tenant, et serrée à la taille par une épaisse ceinture qui semblait du même cuir que ses sandales. Il tâta son corps, ses bras presque nus, et se découvrit athlétique. 

Un silence total régnait autour de lui.

            Troublé mais décidé à jouir de l’aventure, le cobaye se décida. 

Lorsqu’il atteignit le bout du couloir, il réalisa qu’aucune issue ne s’ouvrait dans la pierre, ni devant lui, ni à droite ni à gauche. Légèrement irrité, il rebroussa chemin, dépassa son point de départ, et continua jusqu’à atteindre un embranchement à angle droit. 

            Son pied droit heurta quelque chose de léger. 

Il ramassa l’objet, qui était doux au toucher. 

Ses yeux s’accoutumant petit-à-petit à la pénombre, il identifia ce dont il s’agissait : une petite navette de bois autour de laquelle avait été enroulé un fil, de soie, dont la couleur exacte était difficile à déterminer. Bleu nuit, probablement. 

Le fil dévidé se perdait dans la nuit, du côté gauche.

Il décida de le suivre et, tout en le rembobinant, arriva, en quelques minutes, à un autre embranchement qui. Suivant le fil, Melvin partit à nouveau vers la gauche et se trouva dans un nouveau corridor. Il passa sous trois arches successives, puis suivit une série de couloirs courbes qui semblaient s’enrouler sur eux-mêmes, mais qui le menèrent à un autre embranchement. Il eut la certitude qu’il se trouvait dans un labyrinthe. 

Au fond de lui, deux hypothèses contradictoires se firent jour. 

L’une, à l’attrait presqu’irrésistible, lui disait qu’il se trouvait sur l’île de Crète, tout près de la ville de Cnossos, dans le fabuleux labyrinthe du roi Minos, conçu par l’architecte Dédale afin que nul ne puisse jamais s’en échapper. 

L’autre, plus rationnelle, lui disait qu’il se trouvait dans une somptueuse villa athénienne, appartenant à un riche armateur eupatride, qui avait fait bâtir un labyrinthe dont l’architecture imitait celui de la légende de Thésée. 

Le cobaye se morigéna.

Le professeur avait parlé de représentations culturelles, mais, à aucun moment, à moins que Melvin ait mal compris, il n’avait été question de voyager dans des lieux légendaires. Le récit des exploits du fils d’Égée, transmis par divers auteurs antiques, était plutôt un marqueur de l’époque, un point d’ancrage culturel. Si le saut avait fonctionné, Melvin se trouvait quelque part en Grèce, sans doute dans le Péloponnèse, plutôt à l’âge classique. Époque florissante à laquelle, précisément, la diffusion du mythe du Minotaure faisait partie des marqueurs culturels de la civilisation grecque. 

Le cobaye, fier de son raisonnement, s’apprêtait à continuer son exploration lorsqu’un hurlement de douleur et de terreur absolue retentit. Il se répercuta si bien sur les parois de pierre qu’il sembla durer indéfiniment. 

Zut. Cela cadrait assez mal avec l’hypothèse n°2. 

Il s’efforça de maîtriser son tremblement, mais, comme obéissant à une volonté étrangère, sa main droite lâcha la navette qu’elle tenait et se referma sur la garde d’une épée que, jusque-là, il avait portée, glissée dans sa ceinture, presque sans en avoir conscience. Et, alors que tout l’aurait poussé à la fuite, le cobaye se mit à courir, à toute vitesse, dans la direction du hurlement qu’il avait entendu. Celui qui avait été nommé Melvin Andler, dans une autre ligne temporelle, sentit qu’il perdait le contrôle sur son corps d’emprunt et sur les événements. Esprit parasite venu d’un futur lointain, il n’était plus que le passager d’une âme impavide bien décidée à accomplir le destin que les dieux lui avaient tracé.

L’hypothèse n°1 se déversa comme un torrent dans l’esprit du cobaye.  

Le corridor s’élargit et le Héros se précipita dans une sorte de jardin agrémenté d’une fontaine de marbre sculpté. Du rostre clair, veiné de noir, et dressé vers le ciel, d’un Léviathan majestueux, jaillissait une eau limpide qui retombait en clapotant dans la vasque circulaire de la fontaine. 

Le Héros au souffle tranquille regarda autour de lui. 

Il n’y avait nulle trace de victime, nul cadavre démembré. Le sang, s’il avait été ici versé, avait disparu, comme sublimé par la clarté lunaire. Aucun monstre ne semblait hanter les lieux. Pourtant, il avait distinctement entendu le hurlement. 

« La peur n’a pas de place dans mon cœur », s’entendit-il déclamer. 

Et il s’avança vers la fontaine, d’un pas sûr, et, posant son arme à ses côtés, s’agenouilla, et approcha son visage de la face miroitante de la vasque claire. 

Et, à cet instant, le cœur du cobaye et celui du Héros se figèrent de concert. Car ce qui se reflétait dans l’eau de la fontaine, n’était pas le visage noble et harmonieux d’un Thésée, mais celui, hideux, du Minotaure. Un être contre-nature, dont la face ravagée par la vermine, était surmontée d’une sorte de casque militaire d’où sortaient des cheveux filasse, maladifs, et deux grandes cornes pointues, destinées à déchiqueter les chairs, à percer la poitrine de ses ennemis, à défoncer des portes en bois massif. Pires encore étaient ses yeux, démesurés, vitreux, comme dédoublés, et rendus fixes par un regard déformé par la haine de l’humanité et la soif de sang et de vengeance. 

Le Héros sut ce qu’il avait à faire. 

D’une main ferme, il se saisit de son arme et la retourna contre lui.

La dernière chose qu’entendit le cobaye fut le craquement des vertèbres, lorsque la lame, après avoir traversé les chairs et les organes, vint se ficher entre elles et sous la violence du coup, les faire éclater.

            « Allons, jeune homme ! Reprenez-vous ! »

            La voix du Pr. David Osborne tremblait et ses mains se crispaient sur les épaules agitées de soubresauts du jeune étudiant qui lui avait servi de cobaye pour une poignée de dollars. Tout à son effort, le professeur laissa échapper la fiole de sels qu’il tenait entre ses dents serrées. Elle roula le long du sweat-shirt de Melvin Andler, qui arborait fièrement les couleurs de l’Université d’Etat de San Francisco, bleu soutenu et or vieilli, et explosa au sol avec un son cristallin, libérant d’intolérables effluves.

            « Je suis le Minotaure ! », hurla l’étudiant, ses mains cherchant la garde d’un glaive qui n’existait pas et ses yeux exorbités fixant le plafond du laboratoire. Ses pieds raclaient le sol de la salle, comme les sabots d’un animal fou de rage. 

            Randall se précipita pour aider le professeur à immobiliser le jeune homme vociférant. 

            Finalement, ce dernier parut se calmer.

            « Je crois qu’il sort de transe, Professeur », dit Randall. 

            Petit-à-petit, les yeux de Melvin Andler cessaient de fouailler l’invisible.

            « Voilà, mon petit, c’est fini », dit le Professeur Osborne.

            D’un geste paternel, il caressa le front de l’étudiant en anthropologie. 

            « Vous m’avez fait peur,  Melvin », ajouta l’homme de sciences. 

            Le Minotaure le dévisagea.

            « Je me sens beaucoup mieux, mentit-il. 

Savez-vous où vous êtes, en quelle année nous sommes ? 

Oui. À Frisco, dans votre labo, et nous sommes en 1975. Le 15 janvier. »

Le poids qui pesait sur les épaules voûtées du professeur Osborne sembla s’évanouir, et instantanément, son esprit se remit en marche.  

« Qu’avez-vous vu, Melvin ? »

Le Minotaure lui fit un grand sourire.

            « J’ai marché dans le Labyrinthe de Dédale, dans le palais de Minos… »

            David Osborne eut un sourire sans joie.

            Il se redressa, et se tourna vers son assistant, qui lui aussi avait lâché le cobaye. 

            « Notez bien la date, Randall : c’est encore un échec. »

            Le Minotaure secoua la tête, très lentement.

            « Vous vous trompez, Professeur. J’ai marché dans le labyrinthe, j’ai trouvé un jardin, et j’ai vu le visage du Minotaure ! »

Le cobaye avait saisi le bras du professeur et le serrait à présent de toutes ses forces. 

« Je l’ai vu, Professeur. Dans la fontaine. Et c’était moi ! »

Le Professeur tenta de se dégager.

« Il faut absolument que j’analyse ce qui n’a pas marché, dit-il d’une voix qui faiblissait déjà. Il me faut du temps. Randall, vous voulez bien accompagner cet étudiant à l’infirmerie, afin qu’on lui donne un sédatif ? »

L’assistant s’avança, muscles bandés. 

Le Minotaure le lui laissa aucune chance. Sans lâcher le professeur Osborne, il se releva d’une ruade, puis, se saisissant du lourd oscilloscope qui se trouvait juste à côté de lui, il l’abattit de toutes ses forces sur le crâne de Randall qui tomba, inanimé, sur le sol. 

            Le professeur Osborne se mit à hurler comme un enfant terrifié.

            D’un majestueux coup de corne, le Minotaure lui fractura le crâne et la mâchoire, puis, laissant derrière le corps désarticulé, il se dirigea vers la sortie. Les autres laborantins s’enfuirent devant ses pas. D’un bond, le Minotaure les rattrapa. Ils n’eurent pas le temps de souffrir, pris par surprise par cette mort archétypale. 

Le Minotaure sortit du laboratoire en baissant la tête, afin que ses cornes passent sous le chambranle. Un simple coup d’œil, à droite et à gauche, lui dévoila le dédale des couloirs, d’escaliers et la théorie des salles, caractéristiques de tout bâtiment universitaire. La créature mythologique comprit qu’elle était simplement de retour chez elle. Le Labyrinthe l’avait suivie, à travers le temps, et les représentations. 

Le Minotaure flaira l’air, à la recherche d’effluves de courage, de détermination. 

Ce qu’il cherchait, bien sûr, c’était Thésée.

Il renâcla, et se dirigea vers l’aile des sciences sociales.  

Petit portfolio commenté d’une retraite utopique à Briançonnet…

Chaque séjour à Briançonnet m’est devenu précieux comme la lecture d’une utopie, le partage d’un repas en famille ou entre amis, le sentiment d’une conférence réussie : le lieu me réconforte, me rééquilibre, et, au fond, qu’il s’agisse d’une décade ou, ici, de quatre jours, il me justifie, au sens typographique du terme : à gauche, il m’aide à faire le point sur mes émotions ; à droite, il me porte dans mes réflexions. J’y arrive en fragments, et j’en repars, reconstitué. J’exprime, ici, toute ma gratitude à deux personnes importantes : Dany et Emmanuel. La première pour avoir ouvert en grand la porte de la demeure, et accepté de partager son bureau, avec générosité ; le second pour m’avoir accompagné, et soutenu dans ce travail intellectuel, de toute son amitié, qui remonte à l’école primaire (c’est dire…) !

Ma monographie sur l’utopie est donc, sinon finie, relue et vérifiée. Ainsi, ai-je cheminé, tel un pélerin, du départ à l’arrivée, vers l’affirmation d’une étude personnelle sur l’utopie, et l’aboutissement d’une réflexion ; ainsi l’ai-je rédigée, après avoir lu et annoté, de l’hiver au printemps, porté par l’inspiration et l’amour des utopies, mais sans perdre de vue, la raison même de cette monographie. Il faudra qu’elle soit publiée, diffusée et discutée. Et pour être moins modeste que ce cher Thomas More, je dirais que, cet aboutissement, je le souhaite autant que je l’espère. En attendant, l’utopie est toujours là, il suffit de savoir regarder.

Du côté de l’écriture, les vents du temps ont soufflé, eux aussi. En vingt ans, j’ai affirmé une identité, cessé de me considérer comme un apprenti, en m’éloignant parfois des techniques que j’avais mis tant de sérieux à appliquer durant la première décennie de mon parcours. J’ai expérimenté de nouvelles formes, avec bonheur, et en belle compagnie. À l’instar de Campanella, c’est le jeu de la connaissance qui m’importe le plus. Elle tient, dans mon imaginaire, la place d’une montagne sur laquelle s’arriment des personnages et des intrigues, qui, comme des nuages, ne restent qu’un moment.

Toujours avancer, quel que soit le chemin emprunté, c’est ce que m’a appris ma mère, institutrice, qui s’est toujours battue pour ses élèves, et je lui en sais gré. Écrire ou enseigner, c’est, au fond, laisser des bornes sur le chemin d’autrui, sans préjuger de sa destination. Et c’est un rôle qui me convient. Identifier des bornes, poser des jalons, et en trois temps, découvrir, rêver et vulgariser.

J’ai récemment appris, grâce à un cours de découverte que l’on m’a offert, que l’une des postures de la forme la plus ancestrale de Yoga est celle de l’enfant, bras étendus, replié sur soi-même, tête contre le sol, les muscles relâchés, comme si l’on s’endormait. Respirer, tout simplement. Briançonnet, ç’a été un peu ça, cette fois : une posture rassérénante, et une respiration.

Et ce matin, tout recommence. Je me dirige vers la prochaine borne que mes prédécesseurs ont laissée à mon intention, et je réalise ma chance.

Rester à l’écoute des utopies…

Cher(e)s ami(e)s,

En espérant que ce déconfinement en escalier ne vous démotive pas trop, et, en attendant que soient clairement définis, et possiblement délibérés, les droits et les devoirs des citoyen(ne)s du monde d’Après, je vous invite à découvrir quelques podcasts sur l’utopie que j’ai enregistrés pour Cannes Université durant le confinement. Ils m’ont été inspirés par mes recherches et la rédaction de ma monographie sur la culture juridique dans les utopies ; mais, je vous rassure, je m’efforce d’y éviter tout propos (trop) académique. Leur format court, 15 minutes, vous permet de n’y consacrer qu’une toute petite partie de votre journée, et, surtout, vous pouvez faire d’autres choses en même temps, comme cuisiner, ranger votre maisonnée, lire votre courrier, et même, cultiver votre jardin. C’est le charme du podcast, d’ailleurs, qui ne vous enchaîne pas devant un écran ! Je ne vous les livre pas dans l’ordre de publication, qui n’était, comme mes choix, que très arbitraire. Mais, permettez-moi, de vous indiquer quelques pistes…

Si vous aimez les dystopies et que l’aube du XXème siècle vous fascine, le podcast sur Evgueni Zamiatine vous attend ! Si vous vous demandez pourquoi il y a apparemment si peu d’auteures d’utopies, venez découvrir l’épisode sur l’égalité entre les femmes et les hommes et Christine de Pisan ! Si vous ne jurez que par la Renaissance et les racines anglaises de l’utopie, alors, vous avez rendez-vous avec Sir Thomas More ! Ah, je vois que certain(e)s préfèreraient plus de panache et de satire. Pas de problème, c’est sur la Lune qu’il vous faut aller, dans les pas de Cyrano de Bergerac ! Vous pensez qu’il faut se débarrasser des Machines ? Alors visitez Erewhon de Samuel Butler (mais attention au second degré) ! Si vous aimez l’ironie, la Raison, et la transparence, alors c’est le siècle le plus chaud des utopies qui vous attend, celui des Lumières et de Louis-Sébastien Mercier ! Enfin, si vous aimez apprendre en jouant, le moine dominicain Tommaso Campanella se fera une joie de vous ouvrir les portes de sa Cité du Soleil !

News from Nowhere… An epoch of rest ?

Cher(e)s Ami(e)s,

D’aucun(e)s auront déjà reconnu le titre de l’utopie romancée de William Morris, publiée en Angleterre, en 1891 et placée sous le signe du rejet de la société industrielle et de la propriété privée. Pour les autres, sachez que je me place ici dans l’ombre portée de ce qui fut sans doute, avec celle de Samuel Butler, Erewhon, l’une des plus belles et des plus célèbres utopies anglaises du XIXème siècle. Si je le fais, c’est pour deux raisons, que je vais développer : 1) parce que l’époque s’y prête admirablement, et 2) parce que je suis en pleine rédaction de ma monographie sur la culture juridique dans les oeuvres utopiques, et que, par ricochet, l’époque s’y prête encore mieux. De fait, entre deux cours en ligne, le suivi de mes étudiants sur Discord (un petit logiciel très pratique, inventé au départ pour les Gamers), les cours des enfants à accompagner, et les diverses obligations d’un « universi-père », dont l’épouse est, chaque jour, sur le pont administratif à l’hôpital, je suis plongé dans des considérations utopiques qui m’évitent la consternation politique, et, d’une certaine façon, facilitent l’élévation de mon imaginaire. Me donnent envie de partager des choses. De les dire, de les montrer, de susciter, plus que jamais, des réflexions. D’autant plus que, avant d’en venir au fond du sujet, j’ai lu, ici et là, des réactions qui ressemblent à de la « misologie » (pardonnez-moi cet audacieux néologisme, né de la rencontre entre le « mépris » et le « logos »), c’est-à-dire, à la montée, dans les réseaux sociaux, d’une forte dépréciation de la pensée et de l’imaginaire, et, déjà la stigmatisation, au nom de leur soi-disant inutilité en ces temps de crise sanitaire dont la gravité ne cesse d’évoluer, des intellectuels et des poètes. On nous demande presque de nous rationner de la pensée, de la réflexion, de la Raison elle-même. Comme si réfléchir, c’était perdre du temps. Voir les choses en face, c’est d’abord avoir été capables de les repérer dans l’espace, de prendre le temps de les nommer, de les comprendre. Et, l’époque s’y prête.

  1. News from Nowhere : des nouvelles de nulle part qui tombent à point nommé.

Samedi dernier, je relisais William Morris, donc, et l’excellent article qu’avait écrit Jean-Luc Gautero, au sujet de l’absence de peine (entendue au sens pénal du terme) dans certaines utopies et en particulier dans News from Nowhere : an epoch of rest. L’avenir que nous décrit Morris est intéressant, parce qu’il n’est pas dogmatique, quand bien même il a l’air radical. Dans une sorte d’Anglerre parallèle, résolument post-victorienne, l’anticentralisme est devenu la règle : il n’y a plus de pouvoir central, les villes, dont Londres elle-même, ont été découpées en villages, les objets industriels ont été bannis du quotidien, remplacés par des biens « fabriqués à la maison« , les institutions judiciaires ont disparu, avec la propriété privée, qui était, elle-même, la cause de la plupart des crimes, et les délinquants sont finalement si rares, qu’ils sont traités comme des amis dont on se serait momentanément éloigné, mais qui reviennent toujours. L’acceptation de l’autre est la première de toutes les libertés, et la créativité dans le travail a littéralement explosé. Les machines enfin, ont été bannies, à une exception près : lorsqu’elles permettent d’alléger le travail, et d’épargner donc des « peines inutiles ». L’utopie de William Morris, on le voit, est légère, végétale, presqu’aérienne, mais on aurait tort de la croire superficielle. D’abord, parce qu’elle nous offre, aujourd’hui encore, et à point nommé, le spectacle d’une contre-société, d’un contre-modèle au sens le plus complet du terme, à l’heure même où un certain modèle de société, étatique, normative, et libérale, vient de s’effondrer en moins d’une semaine, non pas sur ses bases, qui demeurent, mais sur les représentations que nous en avions. Sur la conviction, trop répandue, qu’il n’y en avait pas d’autres possible.

Plus pertinent encore : William Morris était un esthète et un défenseur acharné de la beauté intérieure. Je ne parle pas ici de la beauté de l’âme humaine, mais bien de la beauté des « intérieurs », c’est à dire des domiciles, dans lesquels, aujourd’hui, chacune et chacun, en famille, ou seul(e), est confiné(e). Inspiré par la pensée de John Ruskin, William Morris fut aussi le créateur d’une société de design, qui existe encore aujourd’hui. Il a d’ailleurs commencé par dessiner des papiers-peints, et sa première conviction philosophique n’était ni communiste, ni anarchiste, mais profondément artistique : il y a, pour lui, un rapport entre la beauté des lieux et la beauté des êtres. Je le cite : « tant que la maison d’un ouvrier sera laide, il sera vain de vouloir de beaux tableaux« , et la maison de l’ouvrier, précisément, devrait être aussi jolie que celle du patron ; et Morris ajoute, « la cause de l’art est la cause du peuple« . Il faut donc embellir son environnement immédiat pour libérer sa pensée, pour personnaliser sa vie. Embellir, bien sûr, au sens propre comme au figuré. Une leçon, qui, là encore, tombe à point nommé, quand notre quotidien se recentre sur le domicile. Respecter son lieu de vie, de repos, de joie, et même lorsqu’il devient aussi le lieu de travail, c’est la garantie essentielle d’un équilibre psychologique et du maintien du sentiment d’appartenance à une communauté, qu’elle soit familiale ou plus large. Que chacun(e) fasse donc de sa maison un univers chatoyant dont la complexité, pour aussi fragile, et peut-être aussi éphémère qu’elle soit, brisera toute tentative de réductionnisme du quotidien à la seule satisfaction des besoins essentiels, ou disons, physiques. Ou à la seule notion de sécurité. Ne l’oublions pas : la « maisonnée », comme la société, sont des projections de notre identité, et des représentations choisies qui donnent un sens à la communauté. L’oublier serait, comme le dénonçait Morris, nous condamner à devenir des machines, répétitives, limitées, normées.

2. An epoch of Rest : faut-il renoncer à réfléchir, ou plutôt à cultiver son jardin mental ?

William Morris sous-titrait son utopie précitée : « An epoch of rest », qu’on peut traduire de diverses façons, comme « une ère de repos », « une époque d’apaisement », « un temps de pause ». Ce qu’il visait, évidemment, c’était le rejet de l’accélération industrielle, l’adoption d’une vie plus pastorale, et surtout plus lente. Les gens, dans News from Nowhere, se déplacent en calèche, ou empruntent des barges sur la Tamise. Ce n’est pas là un message très utile, pour notre temps : il ne sert à rien, sans doute, de se replier sur une idéalisation du passé, et de vouloir revenir à une époque qui n’a, en fait, jamais existé. Car, mes chers amis, le Moyen-Âge, c’est-à-dire, les temps qui ont précédé la Modernité, toutes les révolutions scientifiques, et tous les grands progrès techniques, de la balistique à la vapeur, en passant par l’imprimerie et la poliorcétique, ce Moyen-Âge, s’il fut bel et bien rural, n’a jamais été un « jardin ». Il n’a pas non plus été l’époque d’obscurantisme qu’on l’accuse généralement d’être. De belles et magnifiques avancées furent réalisées, et même si ce n’est pas le sujet ici, comment de pas évoquer la perspective en peinture, les Miroirs des Princes en littérature, l’ars nova en musique, et bien sûr, sur le plan juridique, l’école de Bologne ? Ce qu’il faut plutôt retenir, ici, de l’utopie de Morris, c’est plutôt la question de la finalité, du sens à donner, à ce « temps de pause », à cette époque de confinement ? Que devons-nous en faire ?

Je dirais, que c’est d’abord ce qu’il ne faut pas en faire qui compte le plus.

Ne pas renoncer, avant tout. Ne pas renoncer à réfléchir, car c’est précisément dans l’urgence, dans l’inquiétude, que la pensée révèle toute sa profondeur. Partager des repas, distribuer des tâches quotidiennes, accorder des temps de jeu, et vérifier des temps de sommeil, ne suffit pas à faire communauté. Il faut penser et se penser en tant que groupe. C’est là toute l’origine de la pensée politique, d’ailleurs, qui, pendant longtemps fut considérée comme une extension de la structure nucléaire familiale, ou une réinvention de la communauté primordiale. Depuis les Grecs, Platon et Aristote, déjà, s’affrontaient sur une définition de la société : doit-elle être organique, ancrée sur l’observation de la Nature, ou doit-elle être construite, élaborée à partir d’une Idée ? Et tous les utopistes, au fil de temps, se sont posé cette question. Vous allez peut-être objecter que, cette question, précisément, parce qu’elle est théorique, intellectuelle, sied mal à cette période de confinement où il faut répondre d’abord aux urgences, et ne pas se projeter, disons, au-delà de la semaine. Mais rien n’est plus faux. Réfléchissez : où, d’après vous, et dans quelles circonstances, ont été écrites les plus grandes oeuvres politiques, et notamment les utopies ? Quand et où Sir Thomas More a-t-il écrit la sienne ? Chez lui, et durant un temps de crise, l’Angleterre se confrontant aux abus de son prince régnant. Quand et où Tommaso Campanella a-t-il écrit La Cité du Soleil ? En prison, entre deux séances de torture, et dans des conditions d’enfermement qui font passer les nôtres pour une liberté échevelée ! Toutes les grandes oeuvres de l’esprit, les grands romans, mes ami(e)s, ont été écrit(e)s sur un bureau, parfois face à un mur nu, dans une pièce généralement de dimensions limitées, et souvent dénuée de toute distraction. Il n’y pas de différence, pour l’écrivain, le poète ou le chercheur, entre un confinement choisi et un confinement imposé, dans la mesure où il n’affecte pas l’Imaginaire, il n’interrompt pas le moteur à hypothèses, mais, au contraire, bien souvent, le stimule, le « booste ». Les peintres, les sculpteurs, la plupart du temps, ne sortent pas pour créer : ils s’enferment dans leur atelier. Bien sûr, il y a Cézanne. Mais, les artistes créent en arpentant les terres de leur mémoire, des chemins interprétatifs, des forêts imaginaires, des cols et des vallées qui n’appartiennent pas à la réalité physique. Et là plupart du temps, il s’y engagent en se confinant.

Alors, s’il vous plaît, cessez de croire que les temps actuels sont un obstacle à l’Imaginaire, ne dites pas à vos enfants qu’ils n’ont pas le choix, qu’ils ne peuvent pas s’évader, entre deux cours à distance, qu’ils doivent accepter le confinement. Pourquoi serait-ce un devoir, lorsqu’il est possible d’en faire un choix ? Ils en ont tout comme vous la possibilité, simplement en prenant un livre, ou en se laissant aller à la rêverie, ou encore en se plongeant véritablement dans leurs leçons, avec l’envie d’y trouver quelque chose de passionnant. Il nous faut réapprendre à domestiquer, au sens le plus littéral, le temps. Pourquoi avoir peur de l’incertitude, voire de la peur elle-même ? Notre maison, notre appartement, deux pièces, ou studio, est notre vaisseau, et nous en avons, jusqu’à preuve du contraire, les commandes. Le domicile va là où l’âme et le coeur de ceux qui y vivent le dirigent : vers la joie d’un repas partagé, d’un jeu de société ou d’un concours improvisé, d’un film à revoir, de photos à classer, de musique à écouter, et bien sûr, de moments délicieux où, chacune et chacun, s’isole, se confine à l’intérieur de lui-même, dans cette introspection, magnifique et nécessaire qui, nous mettant face à nous-mêmes, nous rappelle que nous ne sommes jamais seuls, puisqu’en perpétuel dialogue. Il faut aimer le soir qui se calme, il faut révérer le matin tôt, dans le silence d’une maison qui s’éveille. Et, goûter, avec son café, son thé, son verre d’eau, cette rêverie qui nous saisit en amont du jour, car, habituellement, nous la remplaçons par un déplacement hâtif, empressé, une course pour aller à sa séance de sport, de danse, de théâtre, de relaxation, pour créer artificiellement les conditions d’une liberté dont nous n’osons plus nous servir sans être accompagnés.

Ne renonçons pas à penser, ni à rêver, à cause de l’inquiétude, mais craignons, au contraire, la morne quiétude qui naît du dépouillement. Utilisons notre raison sans la rationner. Elle ne s’épuise pas, jour après jour, elle. Parcourons, mes amis, de vastes territoires, de grandes distances, sous un ciel d’azur, ou même tourmenté, avec nos pensées, véloces ou indolentes. Et demain, nous aurons plus de choses encore à raconter.

Arrietty, de Hiromaso Yonebayashi, 2010.

« Prenant et magnifique… » : les Songeurs dans Bifrost !

Lorsqu’on crée, qu’il s’agisse d’un roman, d’une nouvelle, d’un jeu, d’un tableau ou d’un essai, lorsqu’on raconte une histoire, lorsqu’on propose une vision, lorsqu’on montre un chemin, on s’engage avec le coeur et avec l’esprit. On y met toute son âme. Toute oeuvre de fiction est à la fois un aveu de fragilité, une quête d’identité, et une formidable audace qui nous pousse à risquer la blessure. Et, la critique, quoi qu’en disent certains, qui jouent les forts et les infrangibles, est l’un des pivots de la réception de l’oeuvre par le public. Elle peut soutenir ou détruire. Elle peut rassérener. Elle peut stopper des ventes, ou les stimuler. Le pire, étant, bien sûr, pour le créateur, la profonde douleur de l’indifférence, de l’absence de tout retour.

Et lorsqu’on se lance dans un financement participatif, choisissant, délibérément, de partir à l’aventure, à l’équerre des cadres tradtionnels d’édition, de publication et de diffusion, la critique est encore plus précieuse. Christophe Dougnac et moi-même avons cru à notre projet et avons vécu pendant près de trois ans avec les Songeurs de Monde. Le financement a abouti, l’ouvrage a vu le jour et aujourd’hui, de festival en salon, de commande en signature, il rencontre son public. En particulier aux Utopiales, où nous avons eu la joie de vendre un grand nombre d’exemplaires à des publics très variés.

Grâce à la revue Bifrost, voici que vient une première critique du monde de la science-fiction française, une critique qui se plonge dans l’univers des Songeurs et examine ce qu’il a de particulier, d’intéressant. Bien sûr, il ne s’agit pas uniquement ici de se féliciter du contenu même de cette critique, mais avant tout de remercier, chaleureusement, l’équipe éditoriale, et en particulier, Jean-Pierre Lion, d’avoir fait le choix de donner une place aux Songeurs. Quelques lignes qui nourissent.

Citons, pour le plaisir, qu’il ne faut pas bouder, un petit extrait de cette critique, qui nous touche particulièrement, parce qu’elle dit ce que nous avons ressenti en créant : « Christophe et Ugo  nous laissent entrevoir la possibilité d’un monde meilleur, épris et empreint de beauté, de paix et de vie (…) Voilà un bien bel album, ambitieux justement. Tout empli de rêves et de beauté fulgurante, d’une poésie radieuse et pourtant d’une modernité étincelante. Plein d’idées et d’espoir. Prenant et magnifique, Songeurs de Monde parle autant au coeur qu’à l’esprit. Une véritable oeuvre de science-fiction ». Je me permets juste d’ajouter, ou de rappeler, que Christophe, qui assuré la maquette de l’ouvrage, et qui est l’artiste à l’origine des peintures, a également écrit seul l’un des chapitres, celui d’Archiboldo en l’occurrence, qui est cité dans cette belle critique, ainsi que tous les poèmes qui émaillent le livre.

L’auteur de la critique ajoute à la fin, avec humour : « Attention, ça part comme des petits pains, il n’y en aura pas pour tout le monde ». Belle analogie, et je précise que, des petits pains aux pépites d’étoiles, il en reste malgré tout encore pas mal, à commander sur le site officiel de Christophe, dont je rappelle l’adresse ci-dessous :

https://www.christophedougnac.fr/boutique-1/livres/songeurs-de-monde/

Des exemplaires de l’ouvrage sont aussi à Nice, sous bonne garde, et disponibles pour celles et ceux qui le voudraient en main propre et avec une signature. Rappelez-vous que Songeurs de Monde est une réalisation indépendante, et que, si je suis aussi enseignant-chercheur, Christophe est peintre-auteur à plein temps, ce qui signifie qu’il mesure la faisabilité de ses futurs projets artistiques à l’aune de la rentabilité des précédents.

Ou pour le dire autrement, artisanale est notre charge, et sidérale notre imagination.

Au plaisir de vous faire rêver, encore.

Ugo

Un moment précieux : la découverte du livre.