Ils sont là…

Christophe Dougnac et moi-même sommes heureux d’annoncer que les Songeurs de Monde, notre livre d’art, à la fois roman graphique et création artistique pure, est prêt. Les Songeurs de Monde, c’est 96 pages de rêves imbriqués, entre mots et couleurs, entre horizons lointains et futurs possibles, au croisement des techniques de narration et de peinture digitale et traditionnelle, et, bien sûr, un hommage à l’imaginaire, à la science-fiction et à l’humanisme. Nos humanoïdes (Ambre, Enacryos, Wong, Honorine, Archiboldo, Taâm, et Kalista) vous feront traverser des centaines de parsecs, découvrir d’autres mondes, d’autres civilisations, et de nouveaux rêves. Le projet a été mené dans une totale indépendance, et nous l’espérons que le résultat vous séduira.

Sa conception aura pris trois ans.

La campagne Ulule ouvre dans trois jours, ici

Vous pouvez aussi commander l’ouvrage auprès des auteurs eux-mêmes, sur le site de Christophe Dougnac, ou en me renvoyant un bon de commande dûment renseigné (qu’il vous suffit de télécharger ci-dessous) avec un chèque correspondant au nombre de volumes que vous souhaitez. Vous recevrez les Songeurs de Monde directement par voie postale, après la fin de la campagne de financement participatif, et lorsque l’impression aura été accomplie.


Habiter l’espace ?

Cher(e)s ami(e)s, 

Voici l’enregistrement vidéo d’une petite conférence / table-ronde qui s’est tenue à la Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris, l’été dernier, et à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, aux côtés de Roland Lehoucq et de Ségolène Guinard, doctorante en philosophie. Le débat qui suit nos trois interventions a été animé par Frédéric Castel, journaliste scientifique. J’espère que cela vous intéressera. J’ai été surpris de me retrouver, rapidement, dans le rôle de l’irréductible utopiste, qui croit encore que le rêve d’habiter l’espace est non seulement techniquement réalisable, mais humainement viable. Le professeur Lehoucq, vous le verrez, a été plus sévère. Et Madame Guinard, en philosophe, n’a pas hésité à pointer les relents de colonialisme de la SF américaine, sans doute impardonnables. Mais, la science-fiction est, plus que jamais, une expérience de pensée, et en ces temps de précarité, de doute, et d’impérieuse nécessité de résoudre les problèmes à court terme, elle maintient entrouverte la porte des possiblités, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, je crois. 


La pédagogie dans l’utopie

Ce thème est devenu l’un des axes majeurs de la monographie que je prépare sur l’utopie dans la culture juridique. Grâce au travail de l’équipe du service des pédagogies innovantes et au centre d’accompagnement pédagogique de l’université, j’ai pu présenter cette conférence sur la pédagogie dans l’utopie, en septembre dernier. En espérant qu’elle vous intéressera, et stimulera votre propre réflexion sur la pédagogie, ou simplement vous amusera par ses citations parfois surprenantes !  

Le grand chantier de la science-fiction…

Je suis dans le TGV, en approche de Nice, après un court séjour parisien partagé entre une conférence à prononcer et une filleule à fêter comme il se doit. L’ensemble fut accompli, parfois dans une certaine agitation  🙂 Pour la soirée « Chantiers et science-fiction », je tiens tout particulièrement à remercier ici un fils et un père : Téo Hostaléry, le fils d’un ami proche, Sébastien Hostaléry qui est venu m’écouter et Roland Lehoucq, le célébrissime papa de Léonard Lehoucq qui était aussi présent, malgré une semaine bien chargée et qui m’a apporté son dernier ouvrage, « La science fait son cinéma », coécrit avec Jean-Sébastien Steyer et inaugurant, de surcroît, la toute nouvelle collection Parallaxe (Le Bélial). La classe. J’ai également croisé la route d’Anouk Legendre et d’Emmanuel Di Giacomo, architectes visionnaires, et de Valérie Nègre, commissaire très inspirée de l’exposition « L’art du Chantier. Construire et démolir du XVIème au XXIème siècle » à la Cité de l’Architecture de Paris, que je vous recommande d’aller découvrir, en suivant ce lien : 

https://www.citedelarchitecture.fr/fr/exposition/lart-du-chantier-construire-et-demolir-xvie-xxie-siecle

Je me rends compte, le temps passant, que je me dépouille de mes préjugés beaucoup plus facilement (qu’ils soient positifs ou négatifs) : le chantier, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé et je me suis rarement posé la question de ce qu’il y avait en amont des constructions altières de l’utopie ou de la science-fiction. Pourtant… en préparant cette intervention, j’ai réalisé à quel point, au-delà même des analogies et des métaphores, cet espace de construction, de transformation de la matière et de prolongement de la cité, avec ses bruits tonitruants, ses règlements, ses acteurs, ses points de vue divergents, et ses imprévus, bref, avec toute son agitation, ce désordre qui n’est pas un chaos, relève du processus créatif le plus jouissif, et rejoint ce que la science-fiction elle-même représente aujourd’hui pour le grand public : sous l’apparente neutralisation du genre qui l’assimile, de plus en plus, à une production commerciale préformatée, elle reste cette incroyable friche industrielle, ponctuée de ruines titanesques et d’herbes spéculatives que le vent de l’époque ne peut coucher, et témoigne d’un âge révolu où l’on croyait au progrès.

La science-fiction, lorsqu’elle sort ses tripes, provoque, tout comme le chantier, l’altération brutale des perspectives et permet de prendre conscience des limites du plan, aussi doué soit l’architecte qui l’a dessiné. Elle nous invite à regarder les retards éventuels des travaux, non plus comme un drame menaçant la bonne réception de l’oeuvre, mais plutôt comme une opportunité extraordinaire, celle de reconnecter l’humain, voire la société, à son adaptabilité première. Avec poésie et candeur, ou avec un sens absolu de l’auto-dérision, aussi sûr que celui de l’équilibre des ouvriers dansant sur le pont de Brooklyn avec une feinte désinvolture. Pour ceux qui ne les voient que de l’extérieur, le chantier est un joyeux « bordel » et la science-fiction un véritable « cirque ». Mais, qui s’y plonge vraiment, et se saisit des outils, comprend que le désordre est, finalement, la plus souhaitable des eunomies (= les lois du bonheur). Ce qui me ramène, évidemment, aux affaires familiales, chaque enfant, chaque parent d’une famille unie ou déchirée, initiale ou recomposée, me comprendra 🙂 

Dernière chose, car le clin d’oeil s’impose. Je repense au Liban qui, des quelques pays que j’aie pu découvrir, effleurer, dans mes modestes péréginations, est sans doute celui qui m’a mis le plus l’esprit… en chantier, au meilleur sens du terme. Parce que Beyrouth, elle-même, est une ville en chantier, en perpétuelle transformation, qui s’interroge sur le foisonnement de ses cultes, de ses peuples, de ses enfants, et questionne ses failles et ses forces, jusqu’au sens même du mot « Proche-Orient ». « Proche » est-il à envisager géographiquement ou affectivement ? Pour moi, désormais, la réponse est claire : il y a des personnes qui me sont chères, là-bas. Et « Orient », est-il à prendre comme aboutissement ou comme racine ? Là encore, et, au risque de faire des associations peu orthodoxes, la racine me fascine. Orient, comme orientation. Orient comme désorientation. Orient, comme réorientation ?  

Les confessions héliotropes (coda)

Voilà, je suis bien rentré à la maison, et avec le sentiment très net d’avoir vécu une rencontre plus qu’enrichissante. Je voudrais pouvoir rendre, avec des mots, ce sentiment de chaleur humaine, de gentillesse, de sens du partage, de stoïcisme souriant, des Libanais, mais c’est difficile. Entre les guerres, la corruption, la paralysie des institutions, et les inégalités sociales, tout aurait pu faire de ce pays un enfer. Et pourtant, il y a partout, dans les regards, dans les coeurs, dans l’écoute et le chant, une lumière qui ne tremblote même pas. IMG_20181022_095504_154Elle brille, elle dissipe les brouillards, dans lesquels, bien souvent, nous, Français ou occidentaux, trop gâtés sans doute, nous nous perdons en quelques heures, sans comprendre qu’il suffit d’avancer encore un peu, les bras tendus, pour passer de l’autre côté et enlacer l’avenir. Les Libanais sont des combattants de la joie, ils croient que, même si demain est incertain, le présent peut tout changer. Chrétiens, musulmans, dix-huit formes différentes de rapport à Dieu, et pourtant, tous cohabitent. Deux millions de réfugiés syriens pour une population de six millions, et le pays avance, cherche des solutions, n’abandonne pas. Il y a des coupures d’électricité quotidiennes, des erreurs, des accidents, des injustices, mais le pays avance, pour demeurer ce qu’il a toujours été en son coeur : une terre de lait, de miel et de partage. La cuisine libanaise est le reflet de cette culture : la satiété ne tient pas dans la quantité des mets, elle réside, et les Libanais l’ont parfaitement compris, dans leur diversité, l’incroyable spectre de leurs saveurs et de leurs couleurs. Tout est sur la table, et autour sont les convives, les amis et la famille. Nous avons cela aussi, bien sûr, mais, bien souvent, je trouve que nous le faisons moins spontanément, et transformons une fête en programme. Rien ne s’organise mieux au Liban qu’au tout dernier moment : il pleut, on change de destination, tout simplement. Mais, tout cela, je l’ai senti aussi, reste fragile, et pourrait s’envoler, emporté par les vents de l’Histoire et de la politique. Les Libanais le sentent, mais aucun, du moins celles et ceux que j’ai rencontrés, n’envisage d’abandonner, de baisser les bras, ou de cesser de sourire. J’ai beaucoup appris sur moi-même en allant à leur rencontre, et j’en rends grâce à ceux qui m’ont invité, et à l’éducation que j’ai reçue, et qui m’a permis d’être suffisamment sensible pour capter ce qui m’était généreusement offert. Comme je le supposais dans mon premier post, j’ai donné beaucoup moins que je n’ai reçu. Et je reviens grandi. Loin d’avoir assombri mon regard sur le monde, le Liban l’a nettoyé. L’utopie n’est pas, ne sera jamais de ce monde, et son inaccessibilité m’attristera toujours, mais, le cèdre du Liban, désormais, comme l’olivier de Provence, en constitue une porte d’accès, un point de passage. Il suffit, comme le faisait Laura, mon personnage dans La Cité du Soleil, d’y croire. Et sous les apparences, alors, point la vérité, qui ne relève ni du temps calendaire, ni des contingences matérielles, ni des ambitions personnelles, mais de l’espace mental que chacun de nous, de temps en temps, peut explorer : celui de l’être.

 

Les confessions héliotropes (5)

Dans quatre heures, nous partons pour l’aéroport de Beyrouth. La dernière journée au Liban a été belle, et quitte à ne pas dormir beaucoup, autant vous la raconter tout de suite.

Le mini-marathon des sciences, organisé par UniversCiel, s’est très bien déroulé. Hervé Dole a commencé par une conférence sur les origines de l’univers et les dernières découvertes cosmologiques dûes au satellite Planck et il a littéralement enchanté l’assistance. À titre personnel, j’ai beaucoup apprécié la façon qu’il a eue de justifier, en douceur et comme un conteur, le modèle standard du Big Bang par la matière noire et l’énergie noire, alors que, souvent, ces deux dernières sont présentées, dans la presse de vulgarisation scientifique, comme des éléments qui viennent fragiliser la théorie. Or, ce n’est pas parce qu’elles sont « noires » et qu’on ne les voit pas, qu’elle contreviennent au paradigme dominant. Au fond, rappelle Hervé, c’est comme l’air que l’on respire, ou l’hydrogène qui compose en partie l’eau que l’on boit : on ne les voit pas, mais ils jouent un rôle essentiel dans la cohésion de l’univers et, par ricochet, dans nos existences. Après ma présentation sur l’imaginaire de l’espace dans la science-fiction occidentale, c’est François Forget qui a pris les rênes du marathon et retracé, avec humour et sincérité, son parcours d’ingénieur et d’astrophysicien, et toutes les difficultés auxquelles doivent faire face les missions d’exploration martienne. De 1993 à 2016, nombreuses sont les missions qui ont échoué dans leur programme, faute de chance, au moment qui aurait dû être celui de leur plein accomplissement : parfois, le parachute ne s’ouvre pas, ou le booster s’éteint trop tôt, et… il faut l’accepter et continuer à chercher et à concevoir de nouvelles machines pour de nouvelles missions. Là encore, François fut passionnant et parfaitement reçu par un public jeune et souvent motivé pour une carrière dans le spatial.

Après une dégustation de glace « Achta » (vanille et pistaches) chez Bachir (l’un de plus célèbres glaciers de Beyrouth et qui a également pignon sur rue à Paris), l’après-midi s’est terminée à Byblos, au plus près des ruines millénaires de cette cité antique sans doute fondée par les Phéniciens, mais ayant subi l’influence forte de l’Egypte, puis celle des Romains, qui existe depuis près de 7000 ans. La douce beauté du lieu était incroyable, et, je n’avais guère ressenti un tel sentiment de profondeur historique depuis mon voyage de noces sur la terre des Pharaons, il y a plus de vingt ans. Ajoutez à cela la visite du souk de Byblos et d’une boutique en particulier, gérée par la même famille depuis trois générations, et dédiée aux poissons qui ont été fossilisés dans la pierre du Liban il y a près de cent millions d’années et que le jeu des plaques tectoniques a amené jusqu’au sommet d’une montagne, où, de l’autre côté du temps, les pêcheurs de fossiles les récupèrent… et les offrent à notre regard. Ou parfois les vendent 🙂

Nous avons fini la soirée par un dîner et une promenade. Je remercie nos hôtes exceptionnels, Jean-Pierre et Candice Saghbini, et je n’oublierai pas cette qualité extrême de coeur et d’organisation qui, au Liban, semble être la marque d’une grande et sage civilisation.

J’y retournerai, si je le peux, et en famille.

 

 

 

Les confessions héliotropes (4)

Voici, sans doute, ce qui aura été la journée la plus passionnante de mon séjour : celle consacrée à la rencontre avec les élèves des classes des collèges et des lycées de Beyrouth, qui a eu lieu à l’université La Sagesse, sur le campus Polytech, autour de la conférence de François Forget, et des ateliers d’astronomie et de culture scientifique préparés par toute l’équipe d’UniversCiel.

Nous avons rencontré plus de 600 élèves en tout, issus de classes de cinquième, quatrième, troisième, seconde et première et terminale, dans des amphithéâtres, avec une incroyable énergie et un enthousiasme sincère. Les questions fusaient de toute part, et la science-fiction a, me semble-t-il, trouvé sa place légitime entre l’exploration et la connaissance du système solaire, les théories cosmologiques et les exoplanètes. J’ai montré et commenté avec eux plusieurs extraits de films, dont Planète interdite2001 : l’odyssée de l’espace, et Elysium, et j’ai remarqué, avec une certaine surprise, que la science-fiction n’était connue de la jeunesse libanaise que par le cinéma et les séries ; pratiquement personne n’avait entendu parler d’Isaac Asimov, d’Arthur C. Clarke, ou de Robert A. Heinlein. En revanche, beaucoup d’élèves connaissaient Jules Verne. J’ai aussi recueilli des remarques parfois très directes, du genre « les soucoupes volantes et les robots-bibendum, c’est parfaitement ridicule ! » Bien sûr, mais, justement, ai-je répondu, cela montre que notre regard sur le futur change en permanence. La façon dont nous le voyons aujourd’hui n’est pas plus objective que celle d’il y a soixante-dix ans. Et le mérite de la science-fiction est, justement, de conserver cette liberté, ce droit à la démesure, qui permettent parfois d’étalonner notre rapport à la réalité. Très peu d’élèves, très sensibilisés aux problèmes environnementaux, étaient favorable à l’expansion de l’humanité vers d’autres mondes, y compris ceux du système solaire, comme Mars. Aucun ne croit vraiment que, à part quelques robots et une petite communauté de chercheurs, des sociétés s’y développeront. En revanche, les progrès de la robotique et la question du rapport aux machines et de la façon dont nous risquons d’en perdre le contrôle, les a beaucoup intéressés. L’extrait de Planète interdite montrant Robby incapable de tirer sur le capitaine du Bellerophon, a été suivi dans un silence… religieux. Et commenté bruyamment, ensuite.

Mais, surtout, le plus émouvant, a été la visite des ateliers qui avaient été préparés par les élèves. D’abord, le niveau de préparation était impressionnant, et la maitrise du sujet, autant que la façon, claire et accessible, de le présenter, était bluffante. Un élève de cinquième m’a expliqué l’origine, la structure interne et le destin de notre soleil, avec allant, et en souriant, comme s’il s’agissait d’un vulgarisateur aguerri. C’était le Roland Lehoucq  libanais en herbe ! Je suis reparti de cet atelier solaire, littéralement illuminé, et je ramène une maquette à mes enfants. Puis, j’ai participé à un atelier sur la musique et l’astronomie qui était très agréable : après avoir découvert la liste des artistes ayant utilisé le lexique astronomique dans leurs chansons, j’ai pu partager avec les élèves quelques références supplémentaires, notamment le dernier album de Vangelis, en hommage à la sonde Rosetta. J’ai été initié à la technique de l’origami céleste, et j’ai appris, ce que j’ignorais complètement, que des chercheurs japonais avaient réussi à transposer les pliages traditionnels de l’origami au déploiement des panneaux solaires de satellites d’observation et des futurs télescopes en orbite, comme le prochain James Webb, annoncé pour 2020. Je suis reparti enchanté et possesseur d’une technique pour faire des petites étoiles de papier ! J’ai aussi appris des tas de choses sur Erasthotène, sur l’âge de l’univers, et encore mille autres découvertes. La jeunesse libanaise fait honneur à ce qu’on appelle en France, parfois avec un peu de suffisance, la véritable pédagogie active et je crois bien que le niveau d’éducation est, à la Sagesse, et dans beaucoup d’écoles, bien au-dessus de celui de la France, du moins lorsqu’on regarde la question particulière de la culture scientifique.

Bref, la science et l’imaginaire tiennent leur rang au Liban !

Les confessions héliotropes (3)

Il est minuit, heure locale (le décalage horaire n’est que d’une heure en plus, par rapport à la France) et… je commence par la fin : la soirée d’inauguration du festival s’est très bien passée et ma conférence sur Campanella et sa Cité du Soleil semble avoir plu au public qui était venu. Mais, bien sûr, je ne vais pas parler de cela, sinon pour dire que c’était un immense honneur que de la prononcer et une joie de me replonger dans ce texte qui m’accompagne de loin en loin depuis 22 ans déjà (mon mémoire date de 1996, et ma novella éponyme de 2003).

Le lieu, dans le bâtiment principal de l’université La Sagesse, était exceptionnel : non pas un amphithéâtre, comme je m’y attendais, mais une salle de concert et de théâtre, très belle et très feutrée, disons, presque solennelle. Nous avons été accueillis avec tous les honneurs, et pourtant, avec beaucoup de spontanéité. Les discours qui ont ouvert la soirée étaient passionnés, inspirants. En particulier celui de l’organisateur du festival, Jean-Pierre Saghbini, qui est monté sur scène avec un petit olivier dans les bras, symbolisant l’espoir et l’avenir.

Plus tôt dans la journée, nous avons eu la chance de visiter Beyrouth en voiture. D’abord, le bord de mer, avec ses grands hôtels flambants neufs et, juste derrière, les immeubles délabrés, et ensuite, le centre ville avec ce que les beyroutins appellent la place de l’étoile et qui relie le Grand Serail, le centre du gouvernement, le Parlement, avec les établissements religieux, mosquée et église orthodoxe, les plus fréquentés. Là encore, le contraste est au rendez-vous, et j’apprends que la plupart des immeubles que je vois sont en réalité vides, les loyers pratiqués par les sociétés privées qui les possèdent étant inaccessibles à la plupart des habitants. Du côté des pouvoirs spirituels, le muezzin appelle à la prière à heures fixes et il suffit de lever la tête pour assister à la partie de jeu de go entre les clochers et les minarets. Là encore, l’Évangile le dispute au Coran, mais dans une sorte de respect mutuel que rien ne vient démentir, pas même les bruits incessants de la circulation automobile. Et, comment ne pas citer le plus émouvant : ce monument de la Place des Martyrs, qui a été criblé de balles lors de la guerre civile, et qui, ainsi, relie les meurtrissures de 1916 à celles de 1990.

Et pourtant, j’ai vu la jeunesse libanaise, en allant dîner dans l’une des rues les plus animées de Beyrouth ; une jeunesse belle, remplissant les rues de rires, de musiques et de chants, et ressemblant, à s’y méprendre à celle des capitales européennes. À un détail près : l’insouciance, ici, alors même qu’elle semble improbable, n’est pas feinte, elle est vraiment une arme contre la fatalité. La joie est partout, dans chaque regard. Et, je n’ai ressenti aucune forme d’hostilité ou de mépris pour l’occidental que très manifestement je suis, par mon allure. Juste une vague impatience, comme une invite à voir au-delà des contrastes : comprendrais-je à temps la sagesse du Liban ?

 

 

 

Les confessions héliotropes (2)

Ce deuxième post sera assez bref, et il est juste destiné à pour vous dire que je suis bien arrivé à Beyrouth. Les premières impressions, déjà, s’amoncèlent dans mon esprit et dans mon coeur, comme les nuages, lourds, bas et gris, dans le ciel de la capitale du Liban en cette fin d’après-midi. Il fait chaud, et très humide. La découverte de la ville se fait par les vitres d’une voiture climatisée, et dans un embouteillage assez monstrueux, mais qui n’est pas sans rappeler ceux de Nice ou ceux de Naples aux heures de pointe.

D’emblée, je ressens une grande et belle vivacité, ici, et beaucoup de diversité, religieuse autant qu’ethnique ; mais aussi, je le crains, beaucoup de pauvreté. Il y a une brutale contiguité entre le nouveau et l’ancien, le clinquant et le délabré, les cinémas détruits et les mosquées à peine terminées. Le clocher le dispute au minaret, parfois de part et d’autre de la rue. Le pluralisme règne en maître. Et tout bouge dans tous les sens. Des scooters zizaguent. Des travaux déchirent la chaussée, partout. Beyrouth a connu tant de guerres civiles, que notre hôte, en nous accompagnant à l’hôtel, nous précise qu’il y en a des « grandes » et des « petites » et que, lui-même, avant d’avoir atteint l’âge de 11 ans, en avait déjà connu trois ! Ses premiers pas, nous dit-il, il les a fait dans un corridor souterrain pour échapper aux bombardements, et sa petite enfance, il l’a vécue dans un village à quelques kilomètres de Beyrouth, parce qu’il n’était pas raisonnable de rester dans le centre ville en pleine crise. La ville, de mon point de vue, est une sorte de phénix qui renaît régulièrement de ses cendres mais parfois sans avoir eu le temps d’atteindre l’âge adulte. D’un immeuble à l’autre, des cables électriques courent, comme des lianes. Il y a, nous dit-on, des coupures plusieurs fois par jour, et selon les quartiers, elles peuvent durer plusieurs heures. Mais des réseaux de groupes électrogènes gérés par des sociétés privées assurent le maintien des activités, parfois, il est vrai, avec une surenchère des prix. Mais rien de fataliste dans les explications de l’ami libanais qui nous conduit ; et déjà, j’ouvre les yeux sur les décombres de mes préjugés.

L’hôtel est, lui, très beau, et ma chambre… immense ; je compends que c’est un établissement d’application destiné à former les étudiants en hôtellerie, et nous y sommes accueillis avec le sourire et un français parfaitement maîtrisé. Deux heures de liberté, de repos, avant de sortir dîner. J’ai choisis de vous écrire tout de suite, car ce soir, probablement, je tomberai de sommeil. Je me sens très bien. Mieux que cela : privilégié d’avoir la chance d’aller à la rencontre de ce monde un peu différent, qui paraît si loin de nous, et qui est pourtant si méditerranéen. Je pense à Marseille, là, en regardant les docks du port, au loin, à droite sous la grue… Il faut du temps pour aimer une ville aussi contrastée que celles-là, je crois. Demain, avant l’inauguration du festival d’astronomie, nous allons pouvoir mieux découvrir Beyrouth, peut-être sous le soleil et bien accompagnés. Je vous dirais, alors, le soir venu, ce qu’il en est.

 

Les confessions héliotropes (1)

Chers Amis, Le temps de l’envol est venu, et, avec lui, celui de la découverte du Liban. Il était temps, je dois dire, car j’y pense depuis des semaines, et je m’y prépare, tant intellectuellement que sur le plan humain. Je mesure, tout d’abord, l’incroyable chance qui m’est donnée, grâce à la confiance des organisateurs du Festival d’astronomie de Fleurance au Liban, d’aller à la rencontre d’un peuple, d’une culture, d’un territoire, d’un Etat, littéralement multiconfessionnels et pluriséculaires (ou, devrais-je écrire, millénaires avec une majuscule). D’où, d’emblée, le jeu de mots sur le titre de ce premier « post » de voyage : Les Confessions, qui est autant un hommage à Rousseau, la promesse de considérations intimes et non d’une relation purement rationnelle, et, au-delà du plaisir que je vai avoir à reparler de la Cité du Soleil de mon cher Campanella, l’écho de la pluralité de cultes, de fois, d’aspirations à la transcendances et des tensions qui les accompagnent, de cet espace unique, trait d’union entre l’Europe et l’Orient, véritable « slash » aux confins de la méditerranée, entre la Crète et la Mésopotamie. Tout est né, là-bas, en Phénicie, d’un peuple de navigateurs et de marchands, qui maniait aussi bien le contrat que le glaive. Et, si pour beaucoup, le Liban naît en 1860, puis en 1924, et que Beyrouth n’est que la ville dévastée par les bombes, meurtrie des guerres civiles, pour moi, attaché aux antiques réminiscences de ce que nous osons encore appeler la civilisation, c’est une plongée de cinq mille années à travers le temps que mon voyage esquisse. Je pense à la princesse Europe, fille du roi de Tyr, chevauchant l’arrogant et jeune dieu grec de la foudre, Zeus lui-même, grimé en taureau blanc, qui l’entraînait jusqu’en l’île précitée. Et derrière la République qui a fait le choix du pluralisme confessionnel et politique, je vois poindre l’écho iodé d’une thalassocratie disparue, qui, entre le bleu du ciel et celui de la mer, envisageait déjà la recherche du meilleur régime politique et de l’intérêt général, comme un chemin collectif. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? C’est ce que j’espère découvrir, dans le regards des hommes et des femmes, des enfants aussi, que je croiserai ; dans l’ombre portée des monuments, dans la fraîcheur des quartiers, dans le spectacle du soleil, jouant sur l’arête des immeubles ou sur les crêtes des montagnes à l’horizon. J’ai, désormais, une certaine habitude des pays étrangers dont les représentations que l’Occident, ou le Français se forge, s’éparpillent en fragments de préjugés, à la première heure, ou au premier soir. Je suis infiniment heureux, bien sûr, de venir parler de Tommaso Campanella, d’utopie solaire, de conquête de l’espace et de science-fiction, mais, comme toujours, en dépit des apparences, c’est moi qui vais apprendre des autres et non l’inverse. Mes connaissances sont limitées, discutables, et bien souvent, mes interprétations, même si elles paraissent convaincantes, ne valent pas les sources sur lesquelles elles s’appuient. Mais, je crois à mon travail de conférencier, de communication. Il a valeur d’échange, de dialogue. Voilà bien, l’unique vérité : j’écris parce que je grandis. Je parle parce que j’espère continuer à le faire. Et que rien ne vaut l’expérience d’une nouvelle conférence, d’une nouvelle lecture, d’un nouveau panorama, d’une nouvelle théorie, qu’elle soit politique, juridique ou psychologique. Comme l’écrivait, à juste titre, le grand Cicéron, « ce qui est honteux, ce n’est pas une connaissance insuffisante, mais une obstination stupide et durable dans cette connaissance insuffisante. » Or, ma connaissance est toujours insuffisante. Le Liban m’éclairera, je le sais.