Pensée libanaise…

Je sais peu de choses du Liban, je n’ai séjourné que quelques jours à Beyrouth, il y a deux ans, à la faveur d’un édition du Festival d’Astronomie de Fleurance au Liban, invité par Bruno Monflier, et je ne peux pas prétendre, évidemment, mesurer l’ampleur de la catastrophe sanitaire, économique et politique qui secoue ce pays, aujourd’hui. Je ne parle donc ici ni d’autorité, ni de pertinence, ni même de réflexion, mais simplement du coeur. Car j’y ai rencontré des personnes formidables, dévouées, tournées vers l’avenir, et qui, même si je ne les vois pas souvent, sont devenues des amis, très précieux. Et je pense à eux, depuis l’explosion du port, je pense à la chance qu’ils ont eue de ne pas être tués dans cet accident brutal, mais aussi à toutes les épreuves qu’ils doivent à présent traverser, se protéger, se réorganiser. Je leur écris. Je leurs dis tout mon soutien. Je prie pour eux aussi, un peu, très discrètement, comme on le fait dans un monde matérialiste qui ne croit guère à l’efficacité de la prière et la confond souvent avec le dogme (que, personnellement, je fuis comme la peste). En auteur de science-fiction, je prie aussi Ritornel, que m’a fait connaître Charles Harness, et je me dis que ce pays, le Liban, est pris dans un tourbillon, entre pluralité des cultures et des cultes (ce qui lui donne cette fragilité si belle, qui ressemble à la première écriture, qui le rend unique dans toute la zone géographique dans laquelle il se situe) et de multiples corruptions ( mais franchement, quel pays, n’en connaît pas ?) a la capacité de se relever, une fois de plus, de cette épreuve. Ce pays dans lequel certains enfants ont appris à marcher dans les souterrains pour éviter les bombardements ; ce pays où les collégiens parlent plusieurs langues, dont, parfois, un français irréprochable ; ce pays dans lequel des enseignants se battent pour faire apprendre les sciences de l’univers aux enfants quand on pourrait leur reprocher qu’il y a des choses plus urgentes ; ce pays, enfin, où il y a plus de deux millions de réfugiés et qui, pourtant, tient debout, par la force de son caractère, de ses habitants, de leur habitude à faire face. J’adresse à mes amis ce salut, si insuffisant qu’il paraît ridicule, bien sûr, mais qui, pourtant, doit être explicitement formulé, car, en la matière, et contrairement à ce que l’on croit, les choses ne vont pas toujours de soi. Et, comme dans l’Anneau de Ritornel, il faut accepter de tout recommencer, de faire encore confiance au droit, à la Justice, au valeurs cardinales. Le droit ne se résume pas à faire des procès pour établir des culpabilités, après une catastrophe. Il y aura toujours des juristes qui agiront du côté de ceux qui reconstruisent lentement un monde blessé. Il y a des obligations juridiques plus utiles que des indignations morales, et, en dernière analyse, elles sont toujours un rempart contre la Violence. Elles aident à bâtir de nouvelles sociabilités. Un accident, aussi terrible soit-il, ne devrait jamais être la cause de la mort d’une société. Les sociétés meurent généralement très vieilles, après plusieurs guerres, une longue agonie, étirée sur des décennies d’illusion, parfois des siècles, et laissent des traces rémanentes qui disent que surmonter les accidents, résister à l’effacement, est la fonction même du social. Le Liban, d’une manière ou d’un autre, se relèvera, comme le soleil. Invaincu.

L’été-labyrinthe

Puisque juillet est arrivé, et que le déconfinement est confirmé, faisons fi du plaisir que la crainte peut corrompre, et contentons-nous, de profiter d’un peu de temps, en ce début d’été, pour faire des jeux. Des jeux de rôles, bien sûr, mais aussi des jeux tout simples, des jeux en famille. Il suffit d’une demi-heure pour faire une partie de cartes, une ou deux heures pour un jeu de plateau tel que Risk. Quand j’étais enfant, j’adorais les labyrinthes que l’on trouvait, ici et là, dans les revues estivales. Je m’imaginais toujours comment ce devait être à l’intérieur, la hauteur des murs, la couleur et les formes géométriques des dalles du sol, les pièges, naturels et technologiques, etc. Parfois, je partais du centre de labyrinthe pour rejoindre la sortie. Cela paraît plus facile, bien sûr, mais ceux qui ont lu L’Homme dans le Labyrinthe, de Robert Silverberg, un immense classique de la science-fiction (disponible en poche, allez-y), savent que ce n’est pas toujours le cas. J’ai vu, bien sûr, le film Cube de Vincenzo Natali, et le labyrinthe de La Coupe de feu dans J. K. Rowling m’a laissé un bon souvenir (tant à l’écrit qu’à l’écran). Les plus mystérieux restent pour moi les labyrinthes planétaires dans lesquels s’aventure le Père Duré du cycle d’Hypérion de Dan Simmons. Retrouvons donc cette tradition de l’imaginaire et de l’été, et, permettez-moi de vous amuser avec une modeste nouvelle, écrite en forme de clin d’oeil à l’oeuvre de Robert Silverberg, et qui témoigne de mon goût immodéré pour les pochades mythologiques. Elle a été initialement publiée dans le n°50 de la revue Galaxies.

L’autre dans le Labyrinthe

Le professeur David Osborne vérifia une énième fois la disposition des électrodes sur la tête de son cobaye volontaire, un étudiant en troisième année d’anthropologie, malingre et binoclard, du nom de Melvin Andler. Le jeune homme, assis sur une simple chaise de bois, ne bronchait pas malgré le poids, sans doute très inconfortable, de l’impressionnant amas de métal et de plastique qui le coiffait. 

« Tout mon système repose sur la notion de représentation, Melvin, vous comprenez ? »

L’étudiant eut un sourire timide. 

« Je crois que oui, Professeur. Il s’agit d’images mentales, n’est-ce pas ? »

L’air vaguement agacé, le savant se tourna vers l’un de ses assistants, penché sur un oscilloscope qui semblait dater de la dernière guerre mondiale.  

« Randall, où en êtes-vous ?  

– J’ai fini l’étalonnage, Professeur », répondit l’intéressé en mâchonnant son chewing-gum d’un air désinvolte.

Osborne le considéra longuement, comme s’il hésitait entre l’insulte et le compliment ; au final, il reporta son attention sur le cobaye.

« Je m’intéresse aux mythes. Aux légendes que chaque société produit et laisse derrière elle, comme le sillage historique de son destin. C’est un tout petit peu plus compliqué que des images mentales. »

Melvin Andler acquiesça, l’air concentré.

« Ce sont ces représentations culturelles qui me permettent de catapulter votre esprit en des temps oubliés ; je vais le reconnecter à des visions du monde issues du passé, mais toujours vivaces aujourd’hui. Vous allez, en quelque sorte, voyager à dos d’archétypes. »

Melvin Andler s’agita un peu sur sa chaise, mais se retint de tout commentaire. 

Bien sûr, il avait besoin de ces cinquante dollars que lui avaient promis les laborantins de l’équipe du Pr. David Osborne. La vie sur le campus de l’université d’Etat de San Francisco, n’était pas toujours facile. Acheter une voiture, payer son loyer, même modeste, tous les mois, s’acheter quelques fringues et de quoi manger, se payer une sortie au ciné du quartier avec sa copine, ça demandait tout de même des moyens. 

Le professeur continua ses préparatifs.

 À la trentaine d’électrodes déjà placées sur le treillis métallique coiffant Melvin comme un casque, furent ainsi rajoutés, sur les os temporaux du cobaye, les deux longs capteurs psycho-mnésiques en titane ressemblant à deux tubes à essai qui, selon Osborne, étaient supposés permettre, « l’ajustement des composantes sémantiques aux signifiants culturels ».

Le Professeur rajusta le casque de Melvin et le fixa d’un air sévère.  

« Monsieur Andler, vous avez lu les documents que nous vous avons fait parvenir la semaine dernière ? ». 

Melvin Andler leva fièrement le menton.

« En fait, Professeur, en tant qu’anthropologue, je connais bien les héros et les épopées qui composent la mythologie grecque. Cette dernière, faisait partie de mes cours fondamentaux de première année, vous savez. D’ailleurs, je… »

Le Professeur leva la main. 

« Ce n’est pas ce que je vous demande, Monsieur Andler. Avez-vous lu les documents ? 

Oui. 

Dans l’ordre indiqué ? 

Oui, mais… 

Et à voix haute, comme demandé ? 

Oui, Professeur.

Bien. Très bien.

Professeur, je voudrais juste… 

Taisez-vous ! »

Melvin Andler ouvrit la bouche pour insister, mais le geste impératif du Professeur l’en dissuada.

« Je crois que nous pouvons commencer, Randall ».

Le professeur prit la seringue que lui tendait son premier assistant, la leva à la hauteur de ses yeux et fit perler le liquide incolore qu’elle contenait. 

« Vous avez bien dosé le sérum, cette fois ? »

Randall se contenta d’acquiescer. 

Melvin, qui avait la gorge sèche, déglutit. 

            Le Professeur releva la manche du cobaye, tapota le creux du coude et, sans tergiverser, lui administra le contenu de la seringue. La dernière chose que l’étudiant-cobaye perçut fut le ronronnement électrique que faisait le boitier d’alimentation de l’oscilloscope.

            Il se trouvait dans un couloir rectiligne, dénué de toit. Au-dessus de lui, dans le ciel infini, brillaient des myriades d’étoiles. Il ne reconnaissait pas la forme des constellations, mais, il n’avait jamais été féru d’astronomie. De part et d’autre de sa position, des murs de pierre taillée limitaient son champ de vision jusqu’à une hauteur approximative de cinq mètres. Malgré la nuit avancée, l’air était doux, comme s’il s’agissait d’une fin de printemps.

Un peu désorienté, Melvin Andler baissa le regard. 

Le sol était composé de blocs de marbre admirablement ajustés. 

Il fit un pas en avant et réalisa que ses pieds étaient chaussés de confortables sandales de cuir. Il n’était vêtu que d’une tunique claire, d’un seul tenant, et serrée à la taille par une épaisse ceinture qui semblait du même cuir que ses sandales. Il tâta son corps, ses bras presque nus, et se découvrit athlétique. 

Un silence total régnait autour de lui.

            Troublé mais décidé à jouir de l’aventure, le cobaye se décida. 

Lorsqu’il atteignit le bout du couloir, il réalisa qu’aucune issue ne s’ouvrait dans la pierre, ni devant lui, ni à droite ni à gauche. Légèrement irrité, il rebroussa chemin, dépassa son point de départ, et continua jusqu’à atteindre un embranchement à angle droit. 

            Son pied droit heurta quelque chose de léger. 

Il ramassa l’objet, qui était doux au toucher. 

Ses yeux s’accoutumant petit-à-petit à la pénombre, il identifia ce dont il s’agissait : une petite navette de bois autour de laquelle avait été enroulé un fil, de soie, dont la couleur exacte était difficile à déterminer. Bleu nuit, probablement. 

Le fil dévidé se perdait dans la nuit, du côté gauche.

Il décida de le suivre et, tout en le rembobinant, arriva, en quelques minutes, à un autre embranchement qui. Suivant le fil, Melvin partit à nouveau vers la gauche et se trouva dans un nouveau corridor. Il passa sous trois arches successives, puis suivit une série de couloirs courbes qui semblaient s’enrouler sur eux-mêmes, mais qui le menèrent à un autre embranchement. Il eut la certitude qu’il se trouvait dans un labyrinthe. 

Au fond de lui, deux hypothèses contradictoires se firent jour. 

L’une, à l’attrait presqu’irrésistible, lui disait qu’il se trouvait sur l’île de Crète, tout près de la ville de Cnossos, dans le fabuleux labyrinthe du roi Minos, conçu par l’architecte Dédale afin que nul ne puisse jamais s’en échapper. 

L’autre, plus rationnelle, lui disait qu’il se trouvait dans une somptueuse villa athénienne, appartenant à un riche armateur eupatride, qui avait fait bâtir un labyrinthe dont l’architecture imitait celui de la légende de Thésée. 

Le cobaye se morigéna.

Le professeur avait parlé de représentations culturelles, mais, à aucun moment, à moins que Melvin ait mal compris, il n’avait été question de voyager dans des lieux légendaires. Le récit des exploits du fils d’Égée, transmis par divers auteurs antiques, était plutôt un marqueur de l’époque, un point d’ancrage culturel. Si le saut avait fonctionné, Melvin se trouvait quelque part en Grèce, sans doute dans le Péloponnèse, plutôt à l’âge classique. Époque florissante à laquelle, précisément, la diffusion du mythe du Minotaure faisait partie des marqueurs culturels de la civilisation grecque. 

Le cobaye, fier de son raisonnement, s’apprêtait à continuer son exploration lorsqu’un hurlement de douleur et de terreur absolue retentit. Il se répercuta si bien sur les parois de pierre qu’il sembla durer indéfiniment. 

Zut. Cela cadrait assez mal avec l’hypothèse n°2. 

Il s’efforça de maîtriser son tremblement, mais, comme obéissant à une volonté étrangère, sa main droite lâcha la navette qu’elle tenait et se referma sur la garde d’une épée que, jusque-là, il avait portée, glissée dans sa ceinture, presque sans en avoir conscience. Et, alors que tout l’aurait poussé à la fuite, le cobaye se mit à courir, à toute vitesse, dans la direction du hurlement qu’il avait entendu. Celui qui avait été nommé Melvin Andler, dans une autre ligne temporelle, sentit qu’il perdait le contrôle sur son corps d’emprunt et sur les événements. Esprit parasite venu d’un futur lointain, il n’était plus que le passager d’une âme impavide bien décidée à accomplir le destin que les dieux lui avaient tracé.

L’hypothèse n°1 se déversa comme un torrent dans l’esprit du cobaye.  

Le corridor s’élargit et le Héros se précipita dans une sorte de jardin agrémenté d’une fontaine de marbre sculpté. Du rostre clair, veiné de noir, et dressé vers le ciel, d’un Léviathan majestueux, jaillissait une eau limpide qui retombait en clapotant dans la vasque circulaire de la fontaine. 

Le Héros au souffle tranquille regarda autour de lui. 

Il n’y avait nulle trace de victime, nul cadavre démembré. Le sang, s’il avait été ici versé, avait disparu, comme sublimé par la clarté lunaire. Aucun monstre ne semblait hanter les lieux. Pourtant, il avait distinctement entendu le hurlement. 

« La peur n’a pas de place dans mon cœur », s’entendit-il déclamer. 

Et il s’avança vers la fontaine, d’un pas sûr, et, posant son arme à ses côtés, s’agenouilla, et approcha son visage de la face miroitante de la vasque claire. 

Et, à cet instant, le cœur du cobaye et celui du Héros se figèrent de concert. Car ce qui se reflétait dans l’eau de la fontaine, n’était pas le visage noble et harmonieux d’un Thésée, mais celui, hideux, du Minotaure. Un être contre-nature, dont la face ravagée par la vermine, était surmontée d’une sorte de casque militaire d’où sortaient des cheveux filasse, maladifs, et deux grandes cornes pointues, destinées à déchiqueter les chairs, à percer la poitrine de ses ennemis, à défoncer des portes en bois massif. Pires encore étaient ses yeux, démesurés, vitreux, comme dédoublés, et rendus fixes par un regard déformé par la haine de l’humanité et la soif de sang et de vengeance. 

Le Héros sut ce qu’il avait à faire. 

D’une main ferme, il se saisit de son arme et la retourna contre lui.

La dernière chose qu’entendit le cobaye fut le craquement des vertèbres, lorsque la lame, après avoir traversé les chairs et les organes, vint se ficher entre elles et sous la violence du coup, les faire éclater.

            « Allons, jeune homme ! Reprenez-vous ! »

            La voix du Pr. David Osborne tremblait et ses mains se crispaient sur les épaules agitées de soubresauts du jeune étudiant qui lui avait servi de cobaye pour une poignée de dollars. Tout à son effort, le professeur laissa échapper la fiole de sels qu’il tenait entre ses dents serrées. Elle roula le long du sweat-shirt de Melvin Andler, qui arborait fièrement les couleurs de l’Université d’Etat de San Francisco, bleu soutenu et or vieilli, et explosa au sol avec un son cristallin, libérant d’intolérables effluves.

            « Je suis le Minotaure ! », hurla l’étudiant, ses mains cherchant la garde d’un glaive qui n’existait pas et ses yeux exorbités fixant le plafond du laboratoire. Ses pieds raclaient le sol de la salle, comme les sabots d’un animal fou de rage. 

            Randall se précipita pour aider le professeur à immobiliser le jeune homme vociférant. 

            Finalement, ce dernier parut se calmer.

            « Je crois qu’il sort de transe, Professeur », dit Randall. 

            Petit-à-petit, les yeux de Melvin Andler cessaient de fouailler l’invisible.

            « Voilà, mon petit, c’est fini », dit le Professeur Osborne.

            D’un geste paternel, il caressa le front de l’étudiant en anthropologie. 

            « Vous m’avez fait peur,  Melvin », ajouta l’homme de sciences. 

            Le Minotaure le dévisagea.

            « Je me sens beaucoup mieux, mentit-il. 

Savez-vous où vous êtes, en quelle année nous sommes ? 

Oui. À Frisco, dans votre labo, et nous sommes en 1975. Le 15 janvier. »

Le poids qui pesait sur les épaules voûtées du professeur Osborne sembla s’évanouir, et instantanément, son esprit se remit en marche.  

« Qu’avez-vous vu, Melvin ? »

Le Minotaure lui fit un grand sourire.

            « J’ai marché dans le Labyrinthe de Dédale, dans le palais de Minos… »

            David Osborne eut un sourire sans joie.

            Il se redressa, et se tourna vers son assistant, qui lui aussi avait lâché le cobaye. 

            « Notez bien la date, Randall : c’est encore un échec. »

            Le Minotaure secoua la tête, très lentement.

            « Vous vous trompez, Professeur. J’ai marché dans le labyrinthe, j’ai trouvé un jardin, et j’ai vu le visage du Minotaure ! »

Le cobaye avait saisi le bras du professeur et le serrait à présent de toutes ses forces. 

« Je l’ai vu, Professeur. Dans la fontaine. Et c’était moi ! »

Le Professeur tenta de se dégager.

« Il faut absolument que j’analyse ce qui n’a pas marché, dit-il d’une voix qui faiblissait déjà. Il me faut du temps. Randall, vous voulez bien accompagner cet étudiant à l’infirmerie, afin qu’on lui donne un sédatif ? »

L’assistant s’avança, muscles bandés. 

Le Minotaure le lui laissa aucune chance. Sans lâcher le professeur Osborne, il se releva d’une ruade, puis, se saisissant du lourd oscilloscope qui se trouvait juste à côté de lui, il l’abattit de toutes ses forces sur le crâne de Randall qui tomba, inanimé, sur le sol. 

            Le professeur Osborne se mit à hurler comme un enfant terrifié.

            D’un majestueux coup de corne, le Minotaure lui fractura le crâne et la mâchoire, puis, laissant derrière le corps désarticulé, il se dirigea vers la sortie. Les autres laborantins s’enfuirent devant ses pas. D’un bond, le Minotaure les rattrapa. Ils n’eurent pas le temps de souffrir, pris par surprise par cette mort archétypale. 

Le Minotaure sortit du laboratoire en baissant la tête, afin que ses cornes passent sous le chambranle. Un simple coup d’œil, à droite et à gauche, lui dévoila le dédale des couloirs, d’escaliers et la théorie des salles, caractéristiques de tout bâtiment universitaire. La créature mythologique comprit qu’elle était simplement de retour chez elle. Le Labyrinthe l’avait suivie, à travers le temps, et les représentations. 

Le Minotaure flaira l’air, à la recherche d’effluves de courage, de détermination. 

Ce qu’il cherchait, bien sûr, c’était Thésée.

Il renâcla, et se dirigea vers l’aile des sciences sociales.  

Petit portfolio commenté d’une retraite utopique à Briançonnet…

Chaque séjour à Briançonnet m’est devenu précieux comme la lecture d’une utopie, le partage d’un repas en famille ou entre amis, le sentiment d’une conférence réussie : le lieu me réconforte, me rééquilibre, et, au fond, qu’il s’agisse d’une décade ou, ici, de quatre jours, il me justifie, au sens typographique du terme : à gauche, il m’aide à faire le point sur mes émotions ; à droite, il me porte dans mes réflexions. J’y arrive en fragments, et j’en repars, reconstitué. J’exprime, ici, toute ma gratitude à deux personnes importantes : Dany et Emmanuel. La première pour avoir ouvert en grand la porte de la demeure, et accepté de partager son bureau, avec générosité ; le second pour m’avoir accompagné, et soutenu dans ce travail intellectuel, de toute son amitié, qui remonte à l’école primaire (c’est dire…) !

Ma monographie sur l’utopie est donc, sinon finie, relue et vérifiée. Ainsi, ai-je cheminé, tel un pélerin, du départ à l’arrivée, vers l’affirmation d’une étude personnelle sur l’utopie, et l’aboutissement d’une réflexion ; ainsi l’ai-je rédigée, après avoir lu et annoté, de l’hiver au printemps, porté par l’inspiration et l’amour des utopies, mais sans perdre de vue, la raison même de cette monographie. Il faudra qu’elle soit publiée, diffusée et discutée. Et pour être moins modeste que ce cher Thomas More, je dirais que, cet aboutissement, je le souhaite autant que je l’espère. En attendant, l’utopie est toujours là, il suffit de savoir regarder.

Du côté de l’écriture, les vents du temps ont soufflé, eux aussi. En vingt ans, j’ai affirmé une identité, cessé de me considérer comme un apprenti, en m’éloignant parfois des techniques que j’avais mis tant de sérieux à appliquer durant la première décennie de mon parcours. J’ai expérimenté de nouvelles formes, avec bonheur, et en belle compagnie. À l’instar de Campanella, c’est le jeu de la connaissance qui m’importe le plus. Elle tient, dans mon imaginaire, la place d’une montagne sur laquelle s’arriment des personnages et des intrigues, qui, comme des nuages, ne restent qu’un moment.

Toujours avancer, quel que soit le chemin emprunté, c’est ce que m’a appris ma mère, institutrice, qui s’est toujours battue pour ses élèves, et je lui en sais gré. Écrire ou enseigner, c’est, au fond, laisser des bornes sur le chemin d’autrui, sans préjuger de sa destination. Et c’est un rôle qui me convient. Identifier des bornes, poser des jalons, et en trois temps, découvrir, rêver et vulgariser.

J’ai récemment appris, grâce à un cours de découverte que l’on m’a offert, que l’une des postures de la forme la plus ancestrale de Yoga est celle de l’enfant, bras étendus, replié sur soi-même, tête contre le sol, les muscles relâchés, comme si l’on s’endormait. Respirer, tout simplement. Briançonnet, ç’a été un peu ça, cette fois : une posture rassérénante, et une respiration.

Et ce matin, tout recommence. Je me dirige vers la prochaine borne que mes prédécesseurs ont laissée à mon intention, et je réalise ma chance.

Rester à l’écoute des utopies…

Cher(e)s ami(e)s,

En espérant que ce déconfinement en escalier ne vous démotive pas trop, et, en attendant que soient clairement définis, et possiblement délibérés, les droits et les devoirs des citoyen(ne)s du monde d’Après, je vous invite à découvrir quelques podcasts sur l’utopie que j’ai enregistrés pour Cannes Université durant le confinement. Ils m’ont été inspirés par mes recherches et la rédaction de ma monographie sur la culture juridique dans les utopies ; mais, je vous rassure, je m’efforce d’y éviter tout propos (trop) académique. Leur format court, 15 minutes, vous permet de n’y consacrer qu’une toute petite partie de votre journée, et, surtout, vous pouvez faire d’autres choses en même temps, comme cuisiner, ranger votre maisonnée, lire votre courrier, et même, cultiver votre jardin. C’est le charme du podcast, d’ailleurs, qui ne vous enchaîne pas devant un écran ! Je ne vous les livre pas dans l’ordre de publication, qui n’était, comme mes choix, que très arbitraire. Mais, permettez-moi, de vous indiquer quelques pistes…

Si vous aimez les dystopies et que l’aube du XXème siècle vous fascine, le podcast sur Evgueni Zamiatine vous attend ! Si vous vous demandez pourquoi il y a apparemment si peu d’auteures d’utopies, venez découvrir l’épisode sur l’égalité entre les femmes et les hommes et Christine de Pisan ! Si vous ne jurez que par la Renaissance et les racines anglaises de l’utopie, alors, vous avez rendez-vous avec Sir Thomas More ! Ah, je vois que certain(e)s préfèreraient plus de panache et de satire. Pas de problème, c’est sur la Lune qu’il vous faut aller, dans les pas de Cyrano de Bergerac ! Vous pensez qu’il faut se débarrasser des Machines ? Alors visitez Erewhon de Samuel Butler (mais attention au second degré) ! Si vous aimez l’ironie, la Raison, et la transparence, alors c’est le siècle le plus chaud des utopies qui vous attend, celui des Lumières et de Louis-Sébastien Mercier ! Enfin, si vous aimez apprendre en jouant, le moine dominicain Tommaso Campanella se fera une joie de vous ouvrir les portes de sa Cité du Soleil !

News from Nowhere… An epoch of rest ?

Cher(e)s Ami(e)s,

D’aucun(e)s auront déjà reconnu le titre de l’utopie romancée de William Morris, publiée en Angleterre, en 1891 et placée sous le signe du rejet de la société industrielle et de la propriété privée. Pour les autres, sachez que je me place ici dans l’ombre portée de ce qui fut sans doute, avec celle de Samuel Butler, Erewhon, l’une des plus belles et des plus célèbres utopies anglaises du XIXème siècle. Si je le fais, c’est pour deux raisons, que je vais développer : 1) parce que l’époque s’y prête admirablement, et 2) parce que je suis en pleine rédaction de ma monographie sur la culture juridique dans les oeuvres utopiques, et que, par ricochet, l’époque s’y prête encore mieux. De fait, entre deux cours en ligne, le suivi de mes étudiants sur Discord (un petit logiciel très pratique, inventé au départ pour les Gamers), les cours des enfants à accompagner, et les diverses obligations d’un « universi-père », dont l’épouse est, chaque jour, sur le pont administratif à l’hôpital, je suis plongé dans des considérations utopiques qui m’évitent la consternation politique, et, d’une certaine façon, facilitent l’élévation de mon imaginaire. Me donnent envie de partager des choses. De les dire, de les montrer, de susciter, plus que jamais, des réflexions. D’autant plus que, avant d’en venir au fond du sujet, j’ai lu, ici et là, des réactions qui ressemblent à de la « misologie » (pardonnez-moi cet audacieux néologisme, né de la rencontre entre le « mépris » et le « logos »), c’est-à-dire, à la montée, dans les réseaux sociaux, d’une forte dépréciation de la pensée et de l’imaginaire, et, déjà la stigmatisation, au nom de leur soi-disant inutilité en ces temps de crise sanitaire dont la gravité ne cesse d’évoluer, des intellectuels et des poètes. On nous demande presque de nous rationner de la pensée, de la réflexion, de la Raison elle-même. Comme si réfléchir, c’était perdre du temps. Voir les choses en face, c’est d’abord avoir été capables de les repérer dans l’espace, de prendre le temps de les nommer, de les comprendre. Et, l’époque s’y prête.

  1. News from Nowhere : des nouvelles de nulle part qui tombent à point nommé.

Samedi dernier, je relisais William Morris, donc, et l’excellent article qu’avait écrit Jean-Luc Gautero, au sujet de l’absence de peine (entendue au sens pénal du terme) dans certaines utopies et en particulier dans News from Nowhere : an epoch of rest. L’avenir que nous décrit Morris est intéressant, parce qu’il n’est pas dogmatique, quand bien même il a l’air radical. Dans une sorte d’Anglerre parallèle, résolument post-victorienne, l’anticentralisme est devenu la règle : il n’y a plus de pouvoir central, les villes, dont Londres elle-même, ont été découpées en villages, les objets industriels ont été bannis du quotidien, remplacés par des biens « fabriqués à la maison« , les institutions judiciaires ont disparu, avec la propriété privée, qui était, elle-même, la cause de la plupart des crimes, et les délinquants sont finalement si rares, qu’ils sont traités comme des amis dont on se serait momentanément éloigné, mais qui reviennent toujours. L’acceptation de l’autre est la première de toutes les libertés, et la créativité dans le travail a littéralement explosé. Les machines enfin, ont été bannies, à une exception près : lorsqu’elles permettent d’alléger le travail, et d’épargner donc des « peines inutiles ». L’utopie de William Morris, on le voit, est légère, végétale, presqu’aérienne, mais on aurait tort de la croire superficielle. D’abord, parce qu’elle nous offre, aujourd’hui encore, et à point nommé, le spectacle d’une contre-société, d’un contre-modèle au sens le plus complet du terme, à l’heure même où un certain modèle de société, étatique, normative, et libérale, vient de s’effondrer en moins d’une semaine, non pas sur ses bases, qui demeurent, mais sur les représentations que nous en avions. Sur la conviction, trop répandue, qu’il n’y en avait pas d’autres possible.

Plus pertinent encore : William Morris était un esthète et un défenseur acharné de la beauté intérieure. Je ne parle pas ici de la beauté de l’âme humaine, mais bien de la beauté des « intérieurs », c’est à dire des domiciles, dans lesquels, aujourd’hui, chacune et chacun, en famille, ou seul(e), est confiné(e). Inspiré par la pensée de John Ruskin, William Morris fut aussi le créateur d’une société de design, qui existe encore aujourd’hui. Il a d’ailleurs commencé par dessiner des papiers-peints, et sa première conviction philosophique n’était ni communiste, ni anarchiste, mais profondément artistique : il y a, pour lui, un rapport entre la beauté des lieux et la beauté des êtres. Je le cite : « tant que la maison d’un ouvrier sera laide, il sera vain de vouloir de beaux tableaux« , et la maison de l’ouvrier, précisément, devrait être aussi jolie que celle du patron ; et Morris ajoute, « la cause de l’art est la cause du peuple« . Il faut donc embellir son environnement immédiat pour libérer sa pensée, pour personnaliser sa vie. Embellir, bien sûr, au sens propre comme au figuré. Une leçon, qui, là encore, tombe à point nommé, quand notre quotidien se recentre sur le domicile. Respecter son lieu de vie, de repos, de joie, et même lorsqu’il devient aussi le lieu de travail, c’est la garantie essentielle d’un équilibre psychologique et du maintien du sentiment d’appartenance à une communauté, qu’elle soit familiale ou plus large. Que chacun(e) fasse donc de sa maison un univers chatoyant dont la complexité, pour aussi fragile, et peut-être aussi éphémère qu’elle soit, brisera toute tentative de réductionnisme du quotidien à la seule satisfaction des besoins essentiels, ou disons, physiques. Ou à la seule notion de sécurité. Ne l’oublions pas : la « maisonnée », comme la société, sont des projections de notre identité, et des représentations choisies qui donnent un sens à la communauté. L’oublier serait, comme le dénonçait Morris, nous condamner à devenir des machines, répétitives, limitées, normées.

2. An epoch of Rest : faut-il renoncer à réfléchir, ou plutôt à cultiver son jardin mental ?

William Morris sous-titrait son utopie précitée : « An epoch of rest », qu’on peut traduire de diverses façons, comme « une ère de repos », « une époque d’apaisement », « un temps de pause ». Ce qu’il visait, évidemment, c’était le rejet de l’accélération industrielle, l’adoption d’une vie plus pastorale, et surtout plus lente. Les gens, dans News from Nowhere, se déplacent en calèche, ou empruntent des barges sur la Tamise. Ce n’est pas là un message très utile, pour notre temps : il ne sert à rien, sans doute, de se replier sur une idéalisation du passé, et de vouloir revenir à une époque qui n’a, en fait, jamais existé. Car, mes chers amis, le Moyen-Âge, c’est-à-dire, les temps qui ont précédé la Modernité, toutes les révolutions scientifiques, et tous les grands progrès techniques, de la balistique à la vapeur, en passant par l’imprimerie et la poliorcétique, ce Moyen-Âge, s’il fut bel et bien rural, n’a jamais été un « jardin ». Il n’a pas non plus été l’époque d’obscurantisme qu’on l’accuse généralement d’être. De belles et magnifiques avancées furent réalisées, et même si ce n’est pas le sujet ici, comment de pas évoquer la perspective en peinture, les Miroirs des Princes en littérature, l’ars nova en musique, et bien sûr, sur le plan juridique, l’école de Bologne ? Ce qu’il faut plutôt retenir, ici, de l’utopie de Morris, c’est plutôt la question de la finalité, du sens à donner, à ce « temps de pause », à cette époque de confinement ? Que devons-nous en faire ?

Je dirais, que c’est d’abord ce qu’il ne faut pas en faire qui compte le plus.

Ne pas renoncer, avant tout. Ne pas renoncer à réfléchir, car c’est précisément dans l’urgence, dans l’inquiétude, que la pensée révèle toute sa profondeur. Partager des repas, distribuer des tâches quotidiennes, accorder des temps de jeu, et vérifier des temps de sommeil, ne suffit pas à faire communauté. Il faut penser et se penser en tant que groupe. C’est là toute l’origine de la pensée politique, d’ailleurs, qui, pendant longtemps fut considérée comme une extension de la structure nucléaire familiale, ou une réinvention de la communauté primordiale. Depuis les Grecs, Platon et Aristote, déjà, s’affrontaient sur une définition de la société : doit-elle être organique, ancrée sur l’observation de la Nature, ou doit-elle être construite, élaborée à partir d’une Idée ? Et tous les utopistes, au fil de temps, se sont posé cette question. Vous allez peut-être objecter que, cette question, précisément, parce qu’elle est théorique, intellectuelle, sied mal à cette période de confinement où il faut répondre d’abord aux urgences, et ne pas se projeter, disons, au-delà de la semaine. Mais rien n’est plus faux. Réfléchissez : où, d’après vous, et dans quelles circonstances, ont été écrites les plus grandes oeuvres politiques, et notamment les utopies ? Quand et où Sir Thomas More a-t-il écrit la sienne ? Chez lui, et durant un temps de crise, l’Angleterre se confrontant aux abus de son prince régnant. Quand et où Tommaso Campanella a-t-il écrit La Cité du Soleil ? En prison, entre deux séances de torture, et dans des conditions d’enfermement qui font passer les nôtres pour une liberté échevelée ! Toutes les grandes oeuvres de l’esprit, les grands romans, mes ami(e)s, ont été écrit(e)s sur un bureau, parfois face à un mur nu, dans une pièce généralement de dimensions limitées, et souvent dénuée de toute distraction. Il n’y pas de différence, pour l’écrivain, le poète ou le chercheur, entre un confinement choisi et un confinement imposé, dans la mesure où il n’affecte pas l’Imaginaire, il n’interrompt pas le moteur à hypothèses, mais, au contraire, bien souvent, le stimule, le « booste ». Les peintres, les sculpteurs, la plupart du temps, ne sortent pas pour créer : ils s’enferment dans leur atelier. Bien sûr, il y a Cézanne. Mais, les artistes créent en arpentant les terres de leur mémoire, des chemins interprétatifs, des forêts imaginaires, des cols et des vallées qui n’appartiennent pas à la réalité physique. Et là plupart du temps, il s’y engagent en se confinant.

Alors, s’il vous plaît, cessez de croire que les temps actuels sont un obstacle à l’Imaginaire, ne dites pas à vos enfants qu’ils n’ont pas le choix, qu’ils ne peuvent pas s’évader, entre deux cours à distance, qu’ils doivent accepter le confinement. Pourquoi serait-ce un devoir, lorsqu’il est possible d’en faire un choix ? Ils en ont tout comme vous la possibilité, simplement en prenant un livre, ou en se laissant aller à la rêverie, ou encore en se plongeant véritablement dans leurs leçons, avec l’envie d’y trouver quelque chose de passionnant. Il nous faut réapprendre à domestiquer, au sens le plus littéral, le temps. Pourquoi avoir peur de l’incertitude, voire de la peur elle-même ? Notre maison, notre appartement, deux pièces, ou studio, est notre vaisseau, et nous en avons, jusqu’à preuve du contraire, les commandes. Le domicile va là où l’âme et le coeur de ceux qui y vivent le dirigent : vers la joie d’un repas partagé, d’un jeu de société ou d’un concours improvisé, d’un film à revoir, de photos à classer, de musique à écouter, et bien sûr, de moments délicieux où, chacune et chacun, s’isole, se confine à l’intérieur de lui-même, dans cette introspection, magnifique et nécessaire qui, nous mettant face à nous-mêmes, nous rappelle que nous ne sommes jamais seuls, puisqu’en perpétuel dialogue. Il faut aimer le soir qui se calme, il faut révérer le matin tôt, dans le silence d’une maison qui s’éveille. Et, goûter, avec son café, son thé, son verre d’eau, cette rêverie qui nous saisit en amont du jour, car, habituellement, nous la remplaçons par un déplacement hâtif, empressé, une course pour aller à sa séance de sport, de danse, de théâtre, de relaxation, pour créer artificiellement les conditions d’une liberté dont nous n’osons plus nous servir sans être accompagnés.

Ne renonçons pas à penser, ni à rêver, à cause de l’inquiétude, mais craignons, au contraire, la morne quiétude qui naît du dépouillement. Utilisons notre raison sans la rationner. Elle ne s’épuise pas, jour après jour, elle. Parcourons, mes amis, de vastes territoires, de grandes distances, sous un ciel d’azur, ou même tourmenté, avec nos pensées, véloces ou indolentes. Et demain, nous aurons plus de choses encore à raconter.

Arrietty, de Hiromaso Yonebayashi, 2010.

« Prenant et magnifique… » : les Songeurs dans Bifrost !

Lorsqu’on crée, qu’il s’agisse d’un roman, d’une nouvelle, d’un jeu, d’un tableau ou d’un essai, lorsqu’on raconte une histoire, lorsqu’on propose une vision, lorsqu’on montre un chemin, on s’engage avec le coeur et avec l’esprit. On y met toute son âme. Toute oeuvre de fiction est à la fois un aveu de fragilité, une quête d’identité, et une formidable audace qui nous pousse à risquer la blessure. Et, la critique, quoi qu’en disent certains, qui jouent les forts et les infrangibles, est l’un des pivots de la réception de l’oeuvre par le public. Elle peut soutenir ou détruire. Elle peut rassérener. Elle peut stopper des ventes, ou les stimuler. Le pire, étant, bien sûr, pour le créateur, la profonde douleur de l’indifférence, de l’absence de tout retour.

Et lorsqu’on se lance dans un financement participatif, choisissant, délibérément, de partir à l’aventure, à l’équerre des cadres tradtionnels d’édition, de publication et de diffusion, la critique est encore plus précieuse. Christophe Dougnac et moi-même avons cru à notre projet et avons vécu pendant près de trois ans avec les Songeurs de Monde. Le financement a abouti, l’ouvrage a vu le jour et aujourd’hui, de festival en salon, de commande en signature, il rencontre son public. En particulier aux Utopiales, où nous avons eu la joie de vendre un grand nombre d’exemplaires à des publics très variés.

Grâce à la revue Bifrost, voici que vient une première critique du monde de la science-fiction française, une critique qui se plonge dans l’univers des Songeurs et examine ce qu’il a de particulier, d’intéressant. Bien sûr, il ne s’agit pas uniquement ici de se féliciter du contenu même de cette critique, mais avant tout de remercier, chaleureusement, l’équipe éditoriale, et en particulier, Jean-Pierre Lion, d’avoir fait le choix de donner une place aux Songeurs. Quelques lignes qui nourissent.

Citons, pour le plaisir, qu’il ne faut pas bouder, un petit extrait de cette critique, qui nous touche particulièrement, parce qu’elle dit ce que nous avons ressenti en créant : « Christophe et Ugo  nous laissent entrevoir la possibilité d’un monde meilleur, épris et empreint de beauté, de paix et de vie (…) Voilà un bien bel album, ambitieux justement. Tout empli de rêves et de beauté fulgurante, d’une poésie radieuse et pourtant d’une modernité étincelante. Plein d’idées et d’espoir. Prenant et magnifique, Songeurs de Monde parle autant au coeur qu’à l’esprit. Une véritable oeuvre de science-fiction ». Je me permets juste d’ajouter, ou de rappeler, que Christophe, qui assuré la maquette de l’ouvrage, et qui est l’artiste à l’origine des peintures, a également écrit seul l’un des chapitres, celui d’Archiboldo en l’occurrence, qui est cité dans cette belle critique, ainsi que tous les poèmes qui émaillent le livre.

L’auteur de la critique ajoute à la fin, avec humour : « Attention, ça part comme des petits pains, il n’y en aura pas pour tout le monde ». Belle analogie, et je précise que, des petits pains aux pépites d’étoiles, il en reste malgré tout encore pas mal, à commander sur le site officiel de Christophe, dont je rappelle l’adresse ci-dessous :

https://www.christophedougnac.fr/boutique-1/livres/songeurs-de-monde/

Des exemplaires de l’ouvrage sont aussi à Nice, sous bonne garde, et disponibles pour celles et ceux qui le voudraient en main propre et avec une signature. Rappelez-vous que Songeurs de Monde est une réalisation indépendante, et que, si je suis aussi enseignant-chercheur, Christophe est peintre-auteur à plein temps, ce qui signifie qu’il mesure la faisabilité de ses futurs projets artistiques à l’aune de la rentabilité des précédents.

Ou pour le dire autrement, artisanale est notre charge, et sidérale notre imagination.

Au plaisir de vous faire rêver, encore.

Ugo

Un moment précieux : la découverte du livre.

Dialogue imaginaire entre l’Histoire et l’Uchronie…

Cette fois, l’Histoire accusa vraiment le coup. 

Cher(e)s Ami(e)s, en ce début d’année 2020, pour laquelle je vous présente tous mes voeux les plus sincères, je réalise que nous sommes passés, à bien des égards, de l’autre côté du futur. 2001 et 2010 sont passés, sans qu’aucun Discovery ou Leonov, n’atteigne Jupiter. Nul n’a eu un véritable hoverboard en 2015, et, surtout, nous avons dépassé Blade Runner, depuis le 1er novembre 2019 sans avoir vu l’ombre d’un réplicant. Non qu’il faille prendre tout cela au pied de la lettre, bien sûr, mais, par ricochet, tous ces univers de la science-fiction sont entrés dans le domaine de l’uchronie, de l’histoire des représentations (populaires). Du coup, cela me donne envie de mettre en ligne ce petit dialogue que j’avais écrit pour les besoins d’une journée d’études sur « Récits et argumentations », dans une version légèrement révisée, en espérant qu’il vous amusera, tout simplement. Et je m’en retourne à la rédaction de ma monographie sur l’utopie.

Un matin hors du Temps, l’Histoire se tenait, désœuvrée, sur la margelle d’un puits. Elle observait d’un air distrait les reflets fugaces qu’un soleil, caracolant vers son zénith, suscitait sur l’eau croupissante des civilisations disparues. Elle s’ennuyait ferme. 

L’Uchronie parut. D’humeur badine, elle harangua sa vieille amie. 

« Que t’arrive-t-il ? Serais-tu à court de théories ? 

L’Histoire feignit : 

« Point du tout. Vois-tu je dénombre les Événements Expliqués. »

L’Uchronie se pencha à son tour, scruta le fond du puits.

« Ah, oui, je les vois. On dirait des araignées d’eau, qui s’agitent en vain… »

L’Histoire soupira, ne goûtant guère le mépris qu’impliquait la remarque de son amie. Elle décida de contre-attaquer sans tarder.

« Dis-moi, ô espiègle narratrice, aurais-tu déjà cassé tous les outils que je t’ai prêtés, que tu viennes jusqu’à ce puits m’importuner avec tes analogies ?

– Bien sûr que non, pour qui me prends-tu ? 

– Je ne sais pas. Une éternelle adolescente en quête de nouvelles expériences ? 

– Voilà un drôle de préjugé, dit l’Uchronie. Je te rappelle que j’ai plus de 150 ans… Je suis née sous la plume de Louis Geoffroy et c’est un philosophe républicain, Charles Renouvier, qui m’a baptisée, en 1857. »

L’Histoire haussa les épaules, qu’elle avait chargées d’un lourd manteau.  

« Jeunette, va ! Moi, je suis née avec les premières cités et les premières écritures, il y a plus de 12.000 ans. 

– C’est imbattable ! Tu es la plus vieille de nous deux ! », dit l’Uchronie avec un soupçon d’ironie.

Elle s’adossa à la margelle, elle sembla se désintéresser des faits. 

« Toutefois, reprit-elle, si je voulais être de mauvaise foi, je te dirais que ma naissance remonte elle aussi à l’Antiquité. C’est un historien romain, Tite-Live, qui fut le premier à imaginer ce qui se serait passé si Alexandre le Grand s’était intéressé au Latium plutôt qu’à la Bactriane ».

Rêveuse, l’Uchronie se mis à réfléchir à voix haute, comme si l’Histoire n’était plus là. 

 « Certains auteurs, bien plus tardifs, comme Javier Negrete, ont repris cette idée : si elles avaient affronté les glaives des légions romaines, les sarisses des phalanges macédoniennes auraient-elles vaincu ? Si Alexandre avait conquis Rome, aurait-il maintenu la République, laissé les comices voter les lois, garanti les droits des « quirites » ? Ou, cédant à la tentation du pouvoir, aurait-il lui-même fondé un empire et promulgué des édits, comme ses lieutenants qui, après sa mort, utilisèrent les institutions qu’ils trouvèrent en Egypte et en Mésopotamie, et se déclarèrent Pharaon ou Satrape ? »

Malgré elle, l’Histoire était amusée, admirative presque.

« Je vois, dit-elle à l’Uchronie, que tu as su manipuler les outils dans la boite : les cités et les empires, les civilisations, les grands hommes et les grands drames, les guerres et les traités, les dates et les mythes. 

– Merci l’Histoire ! Tu me fournis la matière première de tous mes récits. Personnages, décors, peuples, coutumes, lois, systèmes de valeurs et archétypes, crises politiques, révolutions, insurrections, et même révoltes de palais. Sans doute, je n’aurais pu écrire une seule ligne, ni rendre mes récits épiques. Tu es, voyons… 

– Ton institutrice, peut-être ?

– Plutôt mon inspiratrice, dirais-je. »

L’Histoire fronça les sourcils, qu’elle avait broussailleux et surchargés de dates, comme des milliers de frises chronologiques entrelacées qui ombrageaient son regard insondable. Elle ne semblait pas goûter la réponse de l’Uchronie. Clio n’aimait guère être confondue avec Calliope.

Dans sa voix, l’Uchronie perçut de l’irritation.  

« Je te fournis les outils, c’est vrai. Mais, je note que tu t’en sers comme le ferait un enfant : avec audace et sans véritable discernement. Tu finiras pas te blesser avec, ou pire, blesser tes lecteurs qui ne sauront plus s’y retrouver et confondront tes hypothèses farfelues avec la véracité des faits. Tu as encore des progrès à faire, chère Enfant. »

L’Uchronie s’écarta de la margelle du puits. 

Elle esquissa un ou deux pas de danse, comme s’il elle devait amuser les Dieux. 

« Des progrès, dis-tu ? »

Elle fit une révérence à l’Histoire. Mais, obséquieuse, provocatrice, comme celle qu’eût fait Cyrano au Destin, en agitant son panache. 

« Euterpe, qui inspire les musiciens, te dirait que tu as oublié que la maîtrise de solfège n’emporte pas nécessairement la virtuosité de l’interprète, Clio. Dans ton classicisme frileux, en rangeant soigneusement tes partitions, tu as oublié le droit à la liberté de l’interprétation. Tous tes serviteurs, pourtant, le savent bien : faire œuvre d’historien, c’est formuler une hypothèse sur les causes et les conséquences des faits. Le nierais-tu ? 

– Point du tout, Uchronie. Mais les hypothèses des historiens sont réfléchies, discutées, réfutables même. En un mot, elles sont « scientifiques ». Ce qui, très clairement, n’est pas le cas de ces fameux « points de divergence » auxquels tu tiens tant et d’où naissent les plus improbables chaînes événementielles qui se puissent concevoir. Où a-t-on vu que l’Invincible Armada espagnole a envahi l’Angleterre d’Elisabeth Ière ? Qui pourrait croire que les forces de l’Axe ont gagné la Seconde Guerre Mondiale, l’Allemagne nazie transformant l’Afrique en vaste laboratoire d’expérimentations génétiques ? Quel historien digne de ce nom admettrait une seconde que l’Empire romain, bouffi de ses excès, ait pu survivre face aux invasions barbares et retrouver le chemin de la république ? Tout cela n’a vraiment rien de crédible, ni même d’utile. Ah, si j’étais une reine, Uchronie, tu serais mon bouffon ! »

L’Uchronie, loin de laisser le rouge lui monter aux joues, qu’elle avait pourtant rondes et bien charnues, laissa naître sur ses lèvres un sourire éclatant, et quelque peu déroutant pour son interlocutrice. Voici qu’insultée, la divergente se réjouissait. 

« Mais, ma vieille amie, qu’à cela ne tienne ! Toute cour monarchique a besoin d’un peu d’amusement, et je veux bien jouer le rôle de bouffon, voire de diablotin. Il me sied plus, à dire vrai, que celui de courtisane, car je n’aime guère feindre la vertu pour plaire et pratiquer le vice pour subsister. Je laisse cela à ceux qui renoncent à la liberté intellectuelle pour conquérir la cime de la carrière, en reproduisant des discours déjà bien établis, mais qui ne sont guère plus savants que les miens. Je laisse cela à ceux qui, croyant chercher, professent des interprétations héritées avec la même ferveur que s’il s’agissait de dogmes ».

L’Histoire demeura interloquée par la soudaineté de l’attaque. 

Ce que voyant, l’Uchronie s’enhardit.

« Et, d’ailleurs, certaines de tes hypothèses furent des plus farfelues, si l’on remonte assez loin le cours des fameux Événements Expliqués. Tiens, Hérodote lui-même, le tout premier de tes enfants, n’évoquait-il pas des malheurs des Perses pour mieux encenser Périclès ? 

– Que veux-tu dire ? Sache que l’Enquête d’Hérodote…

– … n’est qu’une pure construction ! Un texte politique à peine déguisé. 

– Explique-toi !

– Lorsqu’il présente la discussion perse sur le meilleur gouvernement, qu’il situe en 522 après la mort du tyran Cambyse, il y met en scène, parmi les sept sages qui discutent, Darius lui-même.

– Et alors ? Les faits antiques supposent qu’il y était. 

– Oui, mais fallait-il qu’il maîtrise si bien la rhétorique des Grecs ? Comme tu le sais, il l’emporte, dans sa défense de la monarchie, sur Otanès le démocrate et sur Megabyse l’aristocrate, grâce à la qualité de son argumentation. Au lieu de chercher à discréditer les autres régimes, comme les font les deux susnommés, il commence par rappeler que chaque régime a ses avantages, mais, qu’à tout prendre, la monarchie l’emporte, car il suffit d’y choisir le juste monarque, celui qui sait s’en tenir à la droite raison. Or, ces mots et ces concepts sont grecs. Ton fils, Hérodote, n’écrit pas pour faire savoir ce qu’il y a à savoir sur la Perse et son histoire. Il écrit pour démontrer la supériorité de l’esprit grec et pour justifier le pouvoir de Périclès. »

L’Histoire croisa les mains, qu’elle avait parcheminées et sembla méditer les propos qu’elle venait d’entendre. L’attaque était subtile et, au fond, largement fondée : le récit de Hérodote n’était qu’un prétexte à une argumentation de nature plus politique que scientifique. Il s’agissait plus d’un discours sur la cité que d’un exposé sur la Perse. Mais, pour autant, fallait-il que cela disqualifie son œuvre ?

Elle crut trouver la faille. 

            « Uchronie, ton analyse est intéressante, j’en conviens. 

– Merci. Je pourrais faire la même sur bien d’autres périodes et bien d’autres historiens, tu sais ? 

– Oh, je n’en doute pas. Mais, tu te laisses emporter par ton goût pour la chicane…

– Tu veux dire la rhétorique, n’est-ce pas ? 

– Si tu préfères.

L’Histoire prit une profonde inspiration pour ne pas se départir de son calme. Elle n’eût plus été crédible si, soudain, elle s’était allée à la colère, à la violence, à l’hystérie. Drapée dans son manteau gris, brodé de dates et de faits, elle posa un regard sévère sur l’Uchronie.

            « Tu oublies un point essentiel dans cette affaire. 

– Lequel, je te prie ? 

– Toute sa vie, Darius a agi en Basileus, en roi sacré, dans la plus pure tradition perse. Tu vois, à force d’argumenter, tu as oublié de vérifier les faits. »

Et, contre toute attente, l’Uchronie renversa sa chevelure, qu’elle avait abondante et ondulé, en arrière et éclata d’un rire clair, presque fou. Il monta vers le ciel, tutoya l’azur infini, puis, presqu’à regret, retomba en pluie d’échos cristallins. 

            « Ma pauvre Histoire, tu es si sûre de toi, si imbue de tes grands textes, si fière de tes grands historiens, si précise sur les faits qu’ils soient antiques, modernes ou contemporains, que tu ne peux même pas voir l’évidence : ce que nous dit Herodote, c’est bien que la « politeia », quelle que soit la forme qu’elle prenne, est toujours un régime fondé sur la délibération d’une communauté. Preuve en est que ce débat, soi-disant Perse, intervient dans une assemblée de sages où chacun, Otanès, Megabyse, et Darius, a une voix égale et peut s’exprimer librement. Ce n’est pas un groupe de conspirateurs, fiers d’avoir renversé un tyran, Histoire. C’est une assemblée délibérative qui choisit son régime politique. Les Perses d’Hérodote sont plus grecs qu’Alexandre le Grand lui-même ! »

Cette fois, l’Histoire accusa vraiment le coup. 

D’un geste théâtral, elle se défit de son manteau de siècles, lourd et encombrant, et apparut soudain pour ce qu’elle était vraiment : une ancienne muse, à la voix forte, mais à la constitution finalement fragile. Elle semblait vaciller sur ses jambes, comme si à force de régimes paradigmatiques successifs, elle avait perdu le sens de l’équilibre. En regard, l’Uchronie semblait plus que bien portante : gironde, plantureuse. Terriblement plus jeune et infiniment plus désirable. Éprouvant une gêne soudaine, l’Uchronie voulut racheter sa conduite bravache, et se précipita vers l’Histoire pour l’embrasser et la soutenir. 

            « Pardonne-moi, ma vieille amie, dit-elle, je n’avais pas le droit de te traiter ainsi. Tu m’as tout donné, et voilà comment je te remercie ! Tiens, voilà ton manteau, remets-le, pour ne pas prendre froid et voir des faits geler pour l’éternité. »

            L’Histoire accepta l’aide de l’Uchronie. 

            Mais, une fois qu’elle se fut saisie du manteau, au lieu de le remettre, elle se froissa et le jeta tout au fond du puits. L’Uchronie, tout à fait surprise, n’eut pas le temps de le récupérer. Elle le vit tournoyer lentement dans le clair-obscur, puis se poser, sans un bruit, à la surface de l’eau noire, qui tapissait le fond. En quelques secondes, il se gorgea d’eau saumâtre et coula à pic, disparaissant à jamais. 

            « Pourquoi as-tu jeté ton manteau ? », dit-elle, d’une voix qui tremblait un peu. 

            L’Histoire se redressa. 

            « J’en trouverai un autre. Après tout, le présent, inexorablement chute dans le passé. Déjà, notre discussion, nos arguments, ce puits, nos chevelures et nos voix entrent dans l’ombre… »

            L’Uchronie, à son tour, sentit le froid la saisir.

            « Mais, j’avais besoin, moi, de tes dates, de tes faits, de tes certitudes et de tes silences… Comment inventerais-je désormais mes divergences ? »

            L’Histoire lui jeta un regard énigmatique, presque moqueur.

            « N’es-tu pas la championne des hypothèses ? Ne peux-tu inventer une divergence à partir d’une divergence ? Qu’est-ce que ça change pour toi ? Tu subvertis mes dates, tu revisites mes faits, tu railles mes leçons et remets en cause mes progrès. Pourquoi ne pas assumer totalement ta nature, comme l’a fait, il y a longtemps, ta cousine, l’Utopie ? 

– Que veux-tu dire ?

– Raisonne sur l’idéal plutôt que sur le passé, résonne dans l’éther, convoque la fin des Temps, créé tes divergences à partir du Néant lui-même. Tu n’oses pas ? »

L’Uchronie, à son tour, ressentit un vertige, qui la forcément à s’accrocher au puits, serrant la margelle de toutes ses forces. Elle se cassa quelques ongles, qu’elle portait longs et délicatement vernis. Sa superbe s’envolait à vue d’œil.  

            « Mais, j’ai besoin de toi, Histoire. Il me faut bien partir de la réalité pour échafauder mes hypothèses. Quelle valeur auraient mes récits s’ils étaient détachés de tout souci humain ? Quelle portée auraient mes argumentations si elles ne faisaient écho aux préoccupations et aux rêves d’une société existante à une époque donnée. Je ne peux bâtir des mondes alternatifs, meilleurs ou pires, qu’en regard du seul monde qui existe : celui dont toi, mon Aînée, tu t’efforces de suivre le fil, avec une modestie et une patience que je n’aurai jamais ? »

            L’Histoire savoura le moment. 

            « Que de compliments… J’aurais apprécié qu’ils vinssent plus tôt, ma jeune effrontée. »

Entre elles, le silence s’épaissit. Mais puisqu’on se trouvait hors du Temps, il ne dura pas.

L’Uchronie reprit la parole, et tendit une main amicale à l’Histoire.

            « Cessons-là notre dispute et faisons la Paix. »

L’Histoire répondit à son invitation et elle se firent l’accolade.

Au bout d’un moment, l’Histoire dit :

            « La Paix est ennuyeuse, je ne l’ai jamais beaucoup pratiquée, tu sais ? 

– Comme je te comprends ! », répondit l’Uchronie, à nouveau enjouée.

L’Histoire lui prit la main.

            « Viens, quittons les abords de ce puits sinistre dont la source s’est manifestement tarie. Viens, je t’emmène vers d’autres contrées, d’autres possibilités futures, là-bas, derrière la colline, des événements vraisemblables, mais non encore advenus, nous attendent. Je les observerai, les vérifierai, et les enregistrerai. Puis, je te laisserai faire des hypothèses, même les plus folles, et je te laisserai le temps d’argumenter envers et contre tous les historiens. Promis, j’en laisserai même, jeunes ou vieux, brillants ou médiocres, académiques ou marginaux, jouer avec toi. À la condition qu’ils n’oublient pas la quintessence de leur métier et ne se laissent pas enivrer par la subtile esthétique de tes mondes improbables. »

L’Uchronie serra plus fort la main de l’Histoire. 

            « Merci, ô ma sage et remarquable amie. En retour, je te promets de ne jamais commettre le péché d’orgueil, de rester fidèle à moi-même, de conserver l’essence de ce jeu spéculatif qui est mon premier et plus durable charme. Je proposerai à tes enfants des expériences de pensée qui, peut-être, leur permettront de mieux justifier leurs théories ou de changer de représentation.  Je n’oublierai pas de m’afficher, en toute circonstance, comme fiction. À ce propos, d’ailleurs, puis-je, chemin faisant, te raconter une petite histoire, pour te divertir ? »

Les sourcils en forme de frises, l’Histoire soupira.

réf : https://journals.openedition.org/narratologie/7771#tocto1n2

Des Utopiales à Milan, considérations sur l’écriture, l’amitié et le temps.

Les derniers jours ont été chargés, denses, et, d’une certaine façon, enchantés. Un passage par Paris, le temps d’un concert de punk impromptu, Peter et the test tubes babies, d’une exposition Tolkien à la BnF, et d’une audition à la MGEN sur le transhumanisme, et me voilà, avec ma fille, jeté dans le tourbillon des interventions, des modérations aux Utopiales, que j’apprécie tant.

D’emblée, au-delà du thème « Coder, décoder », et de la superbe affiche de Mathieu Bablet, je me sens « chez moi ». Zone de confort totale, certes, mais cette pure jouissance intellectuelle des échanges, des débats, des réflexions tournées vers le public, et en définitive, formulées pour lui, me nourrit autant, sinon plus, que si j’étais en train de finir un roman.

Ma fille, elle, intègre l’équipe des bénévoles, plus d’une centaine de personnes, et découvre une autre facette du festival, qu’elle soupçonnait lorsque j’étais délégué artistique, mais qu’elle n’avait pas véritablement vécue de l’intérieur. Je suis fier et heureux pour elle, qu’elle grandisse à l’ombre dansante des Utopiales. Les tables-rondes s’enchaînent, souvent sur des problématiques juridiques, mais pas toujours. Je rencontre le grand Francis Eustache, découvre les éleveurs d’intelligence artificielle que sont Arnold Zéphir et Héloise Chochois, et comprends avec Alexeï Grinbaum que le hasard est préférable à l’anthropomorphisme. La table-ronde sur l’IA et le mal est un moment particulièrement fort. Surtout, je partage un moment inoubliable avec Michael Drolet, professeur anglo-canadien d’Oxford, autour de l’affirmation délicieusement provocatrice « Le Brexit, une forme d’utopie« , qui, d’ailleurs, sera prochainement déclinée en article pour le magazine Usbek&Rica, si, bien sûr, Michael et moi avons le temps de nous y mettre sérieusement. Mais, sur scène, quel plaisir ce fut de rappeler qu’Utopus lui-même fit couper l’isthme qui reliait l’île d’Abraxa au continent…

À coté des scènes Shayol, Hetzel, Tardis et la plus agréable de toutes, à mes yeux, Tschaï, il y a les signatures, et cette année, grâce à la présence de Christophe Dougnac, cocréateur des Songeurs de Monde, notre livre d’art, j’ai été d’une rigueur inusitée, présent chaque fois qu’il le fallait, à la librairie du festival, bien sûr, mais aussi sur le stand des éditions ActuSF, grâce à la gentillesse et à l’ouverture de Jérôme Vincent, pour lequel je signais aussi une préface adulte et une nouvelle jeunesse (sans « H », comme il se doit).

Les Songeurs de Monde, je crois pouvoir le dire, ont trouvé leur public, et Christophe, lui, a trouvé aussi une nouvelle famille : celle de la science-fiction, qui l’a accueilli avec la générosité et l’ouverture qui lui seyent si bien. Nous avons consolidé, à cette occasion, une belle complicité qui avait éclos dans notre projet de SF positive, tournée vers les futurs rêvés et poétiques.

Enfin, il y a peut-être la partie la plus intime et la plus belle des Utopiales : tout ce que l’on ne voit pas sur le programme, ni sur les tables de signature, les moments entre amis, nouveaux venus ou vieilles connaissances. Un Vincent Gessler qui ressurgit, un Thomas Day qui revient, l’Olivier Girard insaisissable parce qu’affairé d’autant de reconnaissances méritées, pour Christian Léourier et Ada Palmer, et la découverte de Jean Baret, juriste de formation, auteur par destination, comme moi, et qui, d’emblée parle d’une voix proche. Je rate, dans les grandes largeurs, comme je ne l’ai jamais raté pendant mes années de délégation, Laurent Queyssi, et ne vois qu’à peine Niçois et Peyrescans, le temps d’un dîner travaillé, mais les vagues successives d’événements nous entrainaient parfois sur des rivages éloignés.

Les Utopiales sont, ainsi, une tempête bienfaisante, où les nefs de nos certitudes, les grand’voiles de nos programmes, sombrent ou s’affalent, vaincues par les tourbillons de joie, sans jamais faire d’autre victime que cette tendance si navrante à vouloir tout prévoir. Le succès de l’édition n’est pas à démontrer, il explose littéralement en cette journée du vendredi où l’on ne pouvait plus se déplacer d’une scène à l’autre, et dans les mots inspirés du président Roland Lehoucq, le soir même :

« Nous venons de rejoindre, en ce 1er novembre 2019, Blade Runner ».

Et c’était vrai, au moins, par la foule, les lumières, et ce sentiment de mégapole hantée par le clair-obscur des idées, par l’hybridation des êtres. Au fond, les Utopiales viennent de passer haut la main le test de Voigt-Kampff de leur pérennité. Fier d’avoir, jadis, contribué, un peu, à préparer ce passage à la maturité, à lâge de 20 ans. L’avenir sera différent, surprenant, et j’espère que j’en ferai encore partie, longtemps, passant doucement du rôle du jeune modérateur un peu trop excité au statut de l’universitaire semi-vieux, qui n’a jamais su choisir entre créer et commenter la pensée des autres.

Mais, voici que vient Milan.

Une ville du nord de l’Italie où j’ai failli naître, et que, pourtant je ne connaîs guère. C’est pour les besoins d’une recherche universitaire sur le grand pénaliste italien du XVIIIème siècle, Cesare Beccaria, que nous nous y rendons, avec des amis de Grenoble. D’emblée, la ville n’est pas séduisante, elle semble assoupie, vautrée dans ces certitudes passées, et assume mal son côté industriel. Et puis, petit à petit, par cercles concentriques dont le Duomo est le coeur, elle se dévoile, et, je le comprends, se mérite. Elle est presque plus germanique que latin cette ville, qui ressemble à Turin. Il n’y fait pas si froid, pourtant.

Mais, surtout, la Biblioteca Ambrosiana, où nous consultons des manuscrits de Beccaria sur le libre-arbitre, la justice, et autres sujets dont il débattait en compagnie de ses amis philosophes du Caffè, est remarquable. La salle de lecture, petite et hantée de statues et de boiseries, semble être restée bloquée à la fin du XIXème siècle, quand d’élégants docteurs en gilet et cravate, venaient s’y recueillir sur des manuscrits qu’il ne fallait qu’effleurer. Pas d’ordinateur, ou presque, pas de photo… ou presque. Celle que nous volons, à la fin, à la faveur du rangement des liasses, ne nous porte guère chance : elle est floue. Toutefois, l’accueil a été irréprochable et le travail passionnant. Les canaux qui traversent la ville, ces « navigli » très prisés qui, jadis, devaient permettre de transporter des marchandises, s’éclairent le soir venu et donnent à Milan un autre visage, plus mutin, presque festif. Malheureusement, nous ne les verrons qu’en voiture, au jour du départ.

Et puis, il y a cette place éponyme, où s’élève la statue de Cesare Beccaria, l’air grave, comme réfléchissant aux meilleurs arguments pour extirper la peine de mort du coeur des législateurs et des juges de son temps. À ses pieds, des livres, encore et toujours : Filosofia, Storia, etc. Et il tient à la main un manuscrit, dont on ne peut qu’imaginer le titre. Et, enfin, il y a cette place, celle d’un quartier d’affaires, qui, soudain, accroche mon regarde par l’oeuvre d’art qui en constitue le coeur. Pour moi, c’est une ville, étrange et décalée, qui jaillit d’en-deçà la croûte métallique de la réalité et qui nous rappelle la profondeur des mondes imaginaires ; elle semble flotter dans l’espace vert qui lui sert d’écrin. Les Milanais l’ignorent, passent sans s’arrêter. Je me fige, fasciné. Il faudra bien qu’une jour, cette structure ressorte dans un récit. En attendant, j’ai envoyée la photo à Christophe qui, de la même manière, l’a déjà transformée en porte miraculeuse, en espace de rêve.

Je remercie Jérôme, maître es études beccariennes, de m’avoir permis de retrouver ce lieu qui a toujours été dans ma mémoire, mais jamais dans mes souvenirs. J’étais trop petit, je n’ai gardé aucune image, mais je me souviens que mes parents en parlaient. Milan. À présent, je la connais un peu.

Et pour faire le lien entre les Utopiales et Milan, car il y en a un autre que purement chronologique, je ne résiste pas au plaisir de partager cette citation de Cesare Beccaria qui prouve que droit et imaginaire, histoire et futur, ont tout en commun.

« Je recommande la lecture de poésies, de drames épiques et de romans principalement, mais non de ceux qui se traînent sur la fin de façon ennuyeuse, ni de ceux qui emportent votre sensibilité vers un seul objet, mais de ces autres qui vous la divisent et la hachent menu, et vous font tantôt empereur, tantôt Caloandre, et tantôt vous conduisent à vivre seul sur une île déserte, tantôt vous transportent dans le fracas d’une capitale. Il faut assouplir l’imagination et respecter la raison, notre souveraine, sans en être le courtisan assidu, autrement elle vous plombera l’imagination et vous forcera à creuser alors que vous avez besoin de glisser »


Cesare Beccaria, Les plaisirs de l’imagination.

Demain, samedi 16 novembre, je signe Songeurs de Monde à la librairie BDFugue, à partir de 14h30 à Nice, alors, si vous voulez passer un moment à flâner, entre les mots, les images, les bulles de l’Imaginaire, n’hésitez pas. Ce sera une joie de vous y revoir, ô amis de toutes chapelles, de toutes origines, et de tous horizons.

Ugo

Architectures cyclopéennes, utopies urbaines et humanités futures

Texte d’une conférence prononcée à la Cité de l’Architecture, à Paris, le vendredi 16 novembre 2018, à l’invitation de M. Rémi Guinard, et dans le cadre d’une exposition intitulée « L’art du chantier. Construire et démolir du XVIème au XXIème siècle« .

Ripley s’apprête à faire place nette.

Soudainement se lève, altière,
La force en rut de la matière :
Des mâchoires d’acier mordent et fument ;
De grands marteaux monumentaux
Broient des blocs d’or, sur des enclumes,
Et, dans un coin, s’illuminent les fontes
En brasiers tors et effrénés qu’on dompte.

Émile Verhaeren, 1920. 

La science-fiction, en elle-même, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou simplement ludique, est une forme de chantier. Il faut l’écrire à la première ligne pour poser les fondations claires du sujet et détruire, d’emblée, tous les préjugés. La science-fiction est une forme de chantier parce qu’elle est, depuis sa naissance, au cœur d’un XIXème siècle industriel, balançant entre la nation et l’anarchie, la science et la folie, l’expression d’un imaginaire collectif rationnel en perpétuelle reconstruction. Elle jette un pont, à la fois fragile et nécessaire, réfléchi et téméraire, entre l’observation présente du monde réel et l’imaginaire des mondes possibles, des mondes à venir. Ses pères fondateurs, dans le creuset de l’Europe, portent les noms de Jules Verne, de Herbert George Wells au premier chef, mais s’appellent aussi Joseph-Henri Rosny aîné, Sir Arthur Conan Doyle, ou encore, Rudyard Kipling. Sous leurs plumes inspirées, la science-fiction a mis l’invention, l’industrie, la machine et sa puissance, au service de la ville future et de ses structures. Elle a tutoyé l’utopie jusqu’à la démesure, et placé, plutôt que le savant et le prêtre, l’ingénieur et l’ouvrier au cœur de son dispositif narratif. Ses héros sont des pilotes, des armateurs, des entrepreneurs, des explorateurs, qui recherchent, de l’autre côté des étoiles ou dans les profondeurs de la matière, autant la vérité du monde que la justification de leurs ambitions. Ils lancent audacieusement des chantiers de terraformation, transforment des mondes hostiles en jardins, creusent de titanesques mines d’exploitation dans le giron d’astéroïdes sans atmosphère, ou ouvrent des chantiers de fouilles en des lieux déserts, pour faire émerger le passé doré de civilisations imaginaires plus vieilles que le soleil. 

La science-fiction est, littéralement, un chantier permanent sur le(s) futur(s) possible(s) dont nul ne peut affirmer s’il aboutira un jour, ni quelle sera la forme définitive et la finalité du bâtiment qu’il faudra réceptionner, à la fin des travaux. Pour éprouver la solidité du pont spéculatif que l’auteur de cette petite étude se propose de lancer entre les chantiers de la réalité et ceux de la science-fiction, pour apprécier la résistance de ses piles de soutien, l’élégance des ses haubans, et la souplesse de son tablier, il faut dépasser les analogies et oser appliquer la typologie, les processus et les règlements de chantier aux narrations et aux productions cinématographiques de la science-fiction. Que ces dernières soient, d’ailleurs, d’ampleur pharaonique ou plus discrètes, voire tout à fait secrètes. Équipons-nous d’abord des bons outils, sans lesquels un ouvrier ne saurait entrer sur le chantier. 

Choisir les bons outils narratifs et interprétatifs

La science-fiction, particulièrement au cinéma, explore la figure plurielle du chantier avec un opportunisme assumé, puisqu’il faut bien le reconnaître le lieu de travail n’est parfois que le décor imposant du récit et non son sujet immédiat : ainsi, dans Invasion Los Angeles (They Live en anglais), l’un des meilleurs films de John Carpenter, qui fait l’objet d’un véritable culte, le personnage principal, John Nada, un vagabond joué par le très musclé et populaire catcheur Roddy Piper, découvre, après avoir été engagé sur un chantier de construction, que le monde est dirigé par des extraterrestres qui contrôlent toutes les puissances de l’argent, et se jouent des humains qu’ils exploitent. Une paire de lunettes de soleil permet de « déciller » les déclassés qui lancent alors la révolte contre leurs exploiteurs. Le film, qui date de 1988, est une charge politique transparente contre les failles et les mensonges de la société américaine ultra-libérale des années 1980. Notons, toutefois, qu’on ne verra jamais la fin du chantier sur lequel travaillait le héros. 

Un autre exemple de chantier utilisé comme contexte social est donné par le film d’animation de Don Bluth et de Gary Goldman, Titan A.E., qui date de l’an 2000. Après la destruction de la Terre par des extraterrestres belliqueux, l’un des tout derniers humains, Cale, travaille sur un chantier de démantèlement de vieux vaisseaux spatiaux, et n’est guère considéré par les autres ouvriers qui n’hésitent pas à le maltraiter. Au-delà de la précarité de sa situation professionnelle, c’est son appartenance à la race humaine elle-même qui est moquée à travers sa place dans le chantier. Bien sûr, la suite du film révèle que l’adolescent solitaire est destinataire d’un héritage scientifique d’une valeur inestimable. 

Dans d’autres œuvres cinématographiques, le chantier est plus qu’un décor, il devient l’un des enjeux du récit. Son existence, son aboutissement, espéré ou redouté, questionne alors la liberté, la survie et le destin même des personnages. Ainsi, en 1983, dans Le Retour du Jedi qui fait partie de la première trilogie historique de la saga Star Wars, imaginée et développée par George Lucas sur une quarantaine d’années, le réalisateur Richard Marquand met en scène une visite impromptue du chantier de « l’Étoile de la Mort », la titanesque machine de guerre de l’empire galactique. La figure de Dark Vador y joue le rôle du maître d’ouvrage, ou plutôt de son représentant, qui vient vérifier l’avancée du chantier décisif et mettre, littéralement, la pression sur l’infortuné maître d’œuvre qui en a la charge et qui promet, dans la version française du film, que toute son équipe va « redoubler d’effort ». Le dialogue est savoureux, et surtout enracine une tension narrative qui sera portée jusqu’à son paroxysme : les rebelles de l’Alliance parviendront-ils à détruire l’ouvrage fatidique avant qu’il ne soit achevé ?  

Enfin, comment ne pas évoquer, pour compléter cette liste qui ne saurait être exhaustive, la scène la plus célèbre de toute la saga cinématographique d’Alien, qui fut servie par des réalisateurs aussi différents et talentueux que Ridley Scott, James Cameron, David Fincher ou encore Jean-Pierre Jeunet : celle dans laquelle, sur un dock spatial, le personnage féminin de l’officier Ellen Ripley, dont le rôle est tenu par Sigourney Weaver, affronte en duel une créature extraterrestre qui est la concrétisation de tous les cauchemars de l’humanité. Ripley cherche à la repousser, voire à la tuer, en utilisant tous les moyens mis à sa disposition, et, en particulier un équipement de chantier. Il s’agit d’une scène  d’Aliens le retour, réalisé par James Cameron, en 1986. Ripley affronte la reine alien extrêmement agressive, en revêtant, un exosquelette initialement conçu pour permettre de porter de lourdes et encombrantes charges sur les docks spatiaux, et présenté brièvement au tout début du film. Cette alliance entre la puissance brute de la machine de travail et la détermination morale de l’être humain qui cherche à survivre est restée comme l’une des images les plus fortes de l’histoire de toute la saga Alien ; au point que cet exosquelette de chantier, nommé « Power Loader » dans le film, a fait l’objet de multiples fiches techniques, d’affiches publicitaires, de produits dérivés et de références répétées, voire de plagiats caractérisés, dans l’univers littéraire, visuel, et scénaristique de la science-fiction. C’est simple, il est devenu aussi iconique que le sabre laser de Luke Skywalker !

Mesurer les risques et respecter les règlements

Comme dans tout chantier qui atteint le paroxysme de son développement, et peut alors s’analyser comme un maelström d’activités hétérogènes, bruyantes, et surtout dangereuses, à l’accomplissement desquelles travaillent des ouvriers et des donneurs d’ordre, la science-fiction est riche d’événements imprévus, qui orientent le récit vers le drame ou la simple remise en cause du calendrier des travaux. Et, on le sait bien, rares sont les chantiers qui finissent parfaitement dans les temps !

La science-fiction joue, souvent, sur la question du respect, plus ou moins difficile, des règlements et des délais, et, c’est sans doute sur ce point qu’elle est la plus jouissive : dans la tension humoristique qui naît de la rencontre entre l’imprévisible et la nécessité. 

Il faut évoquer ici la situation dramatique et ô combien cocasse qui ouvre le premier épisode radiophonique, et par ricochet, le roman et le film qui s’en est inspiré, de la série Le Guide du voyageur galactique de l’écrivain et scénariste britannique Douglas Adams (1952-2001). La Terre, malencontreusement placée sur le tracé d’une voie d’autoroute « hyper spatiale » destinée à fluidifier le trafic de vaisseaux dans cette région de l’univers, doit être tout simplement détruite… et ce, dans les minutes qui suivent l’annonce peu amène faite par les mystérieux Vogons, en usant de tous les moyens de communication humains disponibles. Or, semble-t-il, rien d’illégal n’est à reprocher à cette procédure d’aménagement du territoire spatial local, comme l’extrait ci-dessous le prouve : 

« Peuples de la Terre, je réclame votre attention ! dit la voix et c’était merveilleux : un son tétraphonique d’une admirable perfection, avec un taux de distorsion si bas qu’on en aurait pleuré. Ici le Prostetnic Vogon Jeltz, du Conseil de planification de l’hyperespace galactique, continua la voix. Comme vous le savez sans doute, les plans de développement des régions périphériques de la Galaxie requièrent la construction d’une voie express hyperspatiale à travers votre système solaire et, malencontreusement, votre planète fait partie de celles que l’on va devoir démolir. L’opération va prendre un peu moins de deux de vos minutes. Merci.

La sono s’éteignit.

Une terreur incrédule s’abattit sur tous les peuples de la Terre. 

(…)

Ce que voyant, les Vogons rallumèrent la sono pour faire remarquer : 

Il est inutile de jouer la surprise : tous les plans du projet, ainsi que les avis de démolition sont placardés à votre délégation locale du Plan, sur Alpha du Centaure depuis cinquante de vos années, vous avez donc amplement eu le temps de formuler des plaintes en bonne forme et il est un peu tard pour s’aviser de protester.

(…)

Qu’est-ce que vous me chantez, vous n’êtes jamais allés à Alpha du Centaure ! Pour l’amour du ciel, Humains, ce n’est jamais qu’à quatre années-lumière, vous savez. Je suis désolé pour vous mais si vous n’êtes pas capables de faire l’effort de vous intéresser un peu aux affaires locales, je n’y peux rien. Qu’on arme les faisceaux démolisseurs ! »

Ce n’est pas la conclusion du récit cocasse et sarcastique d’Adams, mais bien son événement fondateur : le protagoniste principal de l’histoire, le Terrien nommé Arthur Dent, est en effet sauvé in extremis par l’un de ses amis, lui-même acteur au chômage et d’origine extraterrestre. 

Parmi les accidents qui peuvent émailler la vie, toujours tumultueuse, d’un chantier, qu’il soit réel ou imaginaire, il y a aussi, bien sûr les révoltes d’ouvriers, dont le statut social, les conditions de travail, et la rémunération en général, n’ont guère tendance à s’améliorer, hélas, dans la plupart des futurs imaginés par la science-fiction. Ainsi, dans Métropolis, sublime film d’animation japonais réalisé en 2001 par Rintaro en s’inspirant de l’œuvre manga d’Osamu Tesuka, et rendant explicitement hommage à la ville du film éponyme de Fritz Lang, puisqu’on y suit une histoire d’amour impossible entre un enfant et un robot humanoïde, les ouvriers qui travaillent durement à l’édification d’une imposante tour de verre et d’acier, sorte de ziggourat mésopotamienne imaginée par un milliardaire qui se prend pour le maître de la cité, finissent par se révolter, excédés par les injustices dont ils sont victimes. La scène finale du film, où tout est détruit, est d’une poésie poignante et d’une macabre beauté ; la chanson, en contrepoint, choisie par le réalisateur la rend même inoubliable : I can’t stop loving you, sublimement interprétée par Ray Charles

La destruction du chantier, enfin, qu’elle intervienne à l’approche ou au moment précis de sa conclusion, peut aussi découler d’un problème de sécurité, et provenir d’un élément extérieur imprévisible, par exemple d’un acte terroriste comme cela est le cas dans le film Contact de Robert Zemeckis, en 1997, inspiré, quant à lui, de l’excellent roman de Carl Sagan, et porté par la belle et toujours brillante Jodie Foster. Là encore, on peut se poser la question : pourquoi le public est-il admis si près d’un chantier qui est encore en phase de test ? Sans doute l’appétit insatiable pour le pouvoir et la communication a-t-il pris le dessus sur les règles élémentaires de prudence. 

Chantiers galactiques et architectures cyclopéennes

En s’inspirant de l’univers de Douglas Adams, que j’ai déjà évoqué plus haut,  Garth Jennings a réalisé un film en 2005 qui contient certains scènes tout à fait savoureuses, dont celle de la visite du chantier de construction de planètes de l’artiste, architecte et démiurge nommé Slartibartfast, et incarné par l’acteur Bill Nighy. La scène du film est impressionnante, puisqu’elle donne à voir la manière dont il convient de positionner la croûte des planètes sur leur structure interne, et de dessiner le contour des mers, des îles et des continents, avec des explications techniques très convaincantes, précisant la structure du chantier de construction, mais aussi ses dimensions proprement démesurées. Un court extrait du roman de Douglas Adams permettra d’en mieux saisir l’humour et cet effet d’émerveillement, ce « sense of wonder » propre à la science-fiction lorsqu’elle est à son meilleur : 

« Le mur défiait l’imagination – la séduisait et la trompait. Le mur était un à-pic d’une immensité si paralysante que son sommet, sa base et ses côtés disparaissaient au-delà des limites de la vision : le simple choc du vertige provoqué pouvait tuer un homme.

Le mur apparaissait comme parfaitement plat. Il aurait fallu le meilleur des télémètres à laser pour détecter qu’en même temps que la paroi montait apparemment vers l’infini, qu’elle descendait vertigineusement et que, de part et d’autre, elle s’éloignait sans fin, en même temps qu’elle s’incurvait. Pour se rejoindre treize secondes de lumière plus loin. En d’autres termes, le mur formait la paroi interne d’une sphère creuse, une sphère de près de quatre millions de kilomètres de diamètre, inondée d’une lumière inimaginable.

(…) Étagées au loin devant eux, à des distances qu’il aurait été incapable d’évaluer, ni même d’estimer, se trouvait une série de curieuses suspensions, de délicats réseaux de métal et de lumière qui flottaient autour d’ombres sphériques suspendues dans l’espace.

— C’est ici, expliqua Slartibartfast, que nous fabriquons la majorité de nos planètes, voyez-vous. »

Notons ici la référence à la sphère de Dyson, du nom de la structure physique théorique inventée et décrite par le physicien britannique Freeman Dyson dans les années 1960, et qui était susceptible, écrivait-il dans un article publié dans la revue Science, de permettre de récupérer non seulement l’intégralité de l’énergie produite par une étoile, mais aussi de disposer d’une surface habitable équivalent à plusieurs centaines de milliers de planètes. Bien sûr, malgré l’improbabilité de sa réalisation technique dans un futur très lointain, la sphère de Dyson a fait florès dans la science-fiction, et nombreux sont les auteurs ou les scénaristes à l’avoir exploitée. Ainsi, en 1982, l’écrivain français Michel Jeury dans son roman L’Orbe et la Roue, décrit une « sphère de Govan », immense structure artificielle au sein de laquelle vivent des millions d’espèces, et où, grâce à une matière fabuleuse baptisée le « lacre », il est possible de façonner des mondes, en accordant toute sa place à l’inspiration artistique. Une autre occurrence se trouve dans la série télévisée américaine Star Trek : The Next Generation, inspirée de la série originale de Gene Roddenberry. En effet, le quatrième épisode de la sixième saison montre une sphère de Dyson, à l’intérieur de laquelle pénètre le vaisseau Enterprise et tout l’équipage de l’impavide capitaine Jean-Luc Picard.  

Vers de nouveaux bâtis spéculatifs ? 

Pour certains érudits du genre et de ses origines, le fait que la science-fiction soit, à présent, étudiée à l’université, tant sur le plan esthétique qu’idéologique, qu’elle soit largement acceptée comme part incontournable de la culture générale alors qu’elle n’était encore, il y a dix ans, qu’une contre-culture soigneusement méprisée, le fait qu’elle soit convoquée en conférence hors des lieux familiers de son expression (conventions et forums), qu’elle entre la tête haute mais sans ôter son casque protecteur, à la Cité des Sciences comme dans celle de l’Architecture, pour y être écoutée, discutée et, le cas échéant, enfin comprise, tendrait à prouver que son propre chantier est sur le point de s’achever ; que les auteurs et les créateurs de science-fiction, qu’ils soient des architectes visionnaires, des maîtres d’ouvrage vigilants, ou des conducteurs de grues efficaces, auraient taillé, poli, posé et cimenté tous les blocs littéraires, cinématographiques et ludiques pour finalement réaliser l’ouvrage pour lequel ils avaient signé un contrat et reçu leur formation et leurs outils. Pour d’autres, dont l’auteur de cette étude fait partie, il ne s’agirait là que de la fin d’une phase du chantier spéculatif de la science-fiction. Peut-être le terrassement, la pose de la chape, ou au mieux, le gros œuvre. Les tiges métalliques de la narration, romans et nouvelles, pointent encore, un peu partout, au-dessus du béton des publications passées. 

Le chantier n’est donc pas terminé. 

Il ne saurait l’être tant qu’il reste une société vivante, croissante, qui cherche un sens à son futur, et dont la science-fiction puisse, des valeurs changeantes, être l’expression. Bref, faisons le pari que, tant qu’il y aura des hommes et des projets, il restera de nouveaux bâtis à réaliser, fussent-ils purement spéculatifs. Mais, bien sûr, et personne n’en doutera dans le monde en crise qui est le nôtre, des retards sont à prévoir…