Des Utopiales à Milan, considérations sur l’écriture, l’amitié et le temps.

Les derniers jours ont été chargés, denses, et, d’une certaine façon, enchantés. Un passage par Paris, le temps d’un concert de punk impromptu, Peter et the test tubes babies, d’une exposition Tolkien à la BnF, et d’une audition à la MGEN sur le transhumanisme, et me voilà, avec ma fille, jeté dans le tourbillon des interventions, des modérations aux Utopiales, que j’apprécie tant.

D’emblée, au-delà du thème « Coder, décoder », et de la superbe affiche de Mathieu Bablet, je me sens « chez moi ». Zone de confort totale, certes, mais cette pure jouissance intellectuelle des échanges, des débats, des réflexions tournées vers le public, et en définitive, formulées pour lui, me nourrit autant, sinon plus, que si j’étais en train de finir un roman.

Ma fille, elle, intègre l’équipe des bénévoles, plus d’une centaine de personnes, et découvre une autre facette du festival, qu’elle soupçonnait lorsque j’étais délégué artistique, mais qu’elle n’avait pas véritablement vécue de l’intérieur. Je suis fier et heureux pour elle, qu’elle grandisse à l’ombre dansante des Utopiales. Les tables-rondes s’enchaînent, souvent sur des problématiques juridiques, mais pas toujours. Je rencontre le grand Francis Eustache, découvre les éleveurs d’intelligence artificielle que sont Arnold Zéphir et Héloise Chochois, et comprends avec Alexeï Grinbaum que le hasard est préférable à l’anthropomorphisme. La table-ronde sur l’IA et le mal est un moment particulièrement fort. Surtout, je partage un moment inoubliable avec Michael Drolet, professeur anglo-canadien d’Oxford, autour de l’affirmation délicieusement provocatrice « Le Brexit, une forme d’utopie« , qui, d’ailleurs, sera prochainement déclinée en article pour le magazine Usbek&Rica, si, bien sûr, Michael et moi avons le temps de nous y mettre sérieusement. Mais, sur scène, quel plaisir ce fut de rappeler qu’Utopus lui-même fit couper l’isthme qui reliait l’île d’Abraxa au continent…

À coté des scènes Shayol, Hetzel, Tardis et la plus agréable de toutes, à mes yeux, Tschaï, il y a les signatures, et cette année, grâce à la présence de Christophe Dougnac, cocréateur des Songeurs de Monde, notre livre d’art, j’ai été d’une rigueur inusitée, présent chaque fois qu’il le fallait, à la librairie du festival, bien sûr, mais aussi sur le stand des éditions ActuSF, grâce à la gentillesse et à l’ouverture de Jérôme Vincent, pour lequel je signais aussi une préface adulte et une nouvelle jeunesse (sans « H », comme il se doit).

Les Songeurs de Monde, je crois pouvoir le dire, ont trouvé leur public, et Christophe, lui, a trouvé aussi une nouvelle famille : celle de la science-fiction, qui l’a accueilli avec la générosité et l’ouverture qui lui seyent si bien. Nous avons consolidé, à cette occasion, une belle complicité qui avait éclos dans notre projet de SF positive, tournée vers les futurs rêvés et poétiques.

Enfin, il y a peut-être la partie la plus intime et la plus belle des Utopiales : tout ce que l’on ne voit pas sur le programme, ni sur les tables de signature, les moments entre amis, nouveaux venus ou vieilles connaissances. Un Vincent Gessler qui ressurgit, un Thomas Day qui revient, l’Olivier Girard insaisissable parce qu’affairé d’autant de reconnaissances méritées, pour Christian Léourier et Ada Palmer, et la découverte de Jean Baret, juriste de formation, auteur par destination, comme moi, et qui, d’emblée parle d’une voix proche. Je rate, dans les grandes largeurs, comme je ne l’ai jamais raté pendant mes années de délégation, Laurent Queyssi, et ne vois qu’à peine Niçois et Peyrescans, le temps d’un dîner travaillé, mais les vagues successives d’événements nous entrainaient parfois sur des rivages éloignés.

Les Utopiales sont, ainsi, une tempête bienfaisante, où les nefs de nos certitudes, les grand’voiles de nos programmes, sombrent ou s’affalent, vaincues par les tourbillons de joie, sans jamais faire d’autre victime que cette tendance si navrante à vouloir tout prévoir. Le succès de l’édition n’est pas à démontrer, il explose littéralement en cette journée du vendredi où l’on ne pouvait plus se déplacer d’une scène à l’autre, et dans les mots inspirés du président Roland Lehoucq, le soir même :

« Nous venons de rejoindre, en ce 1er novembre 2019, Blade Runner ».

Et c’était vrai, au moins, par la foule, les lumières, et ce sentiment de mégapole hantée par le clair-obscur des idées, par l’hybridation des êtres. Au fond, les Utopiales viennent de passer haut la main le test de Voigt-Kampff de leur pérennité. Fier d’avoir, jadis, contribué, un peu, à préparer ce passage à la maturité, à lâge de 20 ans. L’avenir sera différent, surprenant, et j’espère que j’en ferai encore partie, longtemps, passant doucement du rôle du jeune modérateur un peu trop excité au statut de l’universitaire semi-vieux, qui n’a jamais su choisir entre créer et commenter la pensée des autres.

Mais, voici que vient Milan.

Une ville du nord de l’Italie où j’ai failli naître, et que, pourtant je ne connaîs guère. C’est pour les besoins d’une recherche universitaire sur le grand pénaliste italien du XVIIIème siècle, Cesare Beccaria, que nous nous y rendons, avec des amis de Grenoble. D’emblée, la ville n’est pas séduisante, elle semble assoupie, vautrée dans ces certitudes passées, et assume mal son côté industriel. Et puis, petit à petit, par cercles concentriques dont le Duomo est le coeur, elle se dévoile, et, je le comprends, se mérite. Elle est presque plus germanique que latin cette ville, qui ressemble à Turin. Il n’y fait pas si froid, pourtant.

Mais, surtout, la Biblioteca Ambrosiana, où nous consultons des manuscrits de Beccaria sur le libre-arbitre, la justice, et autres sujets dont il débattait en compagnie de ses amis philosophes du Caffè, est remarquable. La salle de lecture, petite et hantée de statues et de boiseries, semble être restée bloquée à la fin du XIXème siècle, quand d’élégants docteurs en gilet et cravate, venaient s’y recueillir sur des manuscrits qu’il ne fallait qu’effleurer. Pas d’ordinateur, ou presque, pas de photo… ou presque. Celle que nous volons, à la fin, à la faveur du rangement des liasses, ne nous porte guère chance : elle est floue. Toutefois, l’accueil a été irréprochable et le travail passionnant. Les canaux qui traversent la ville, ces « navigli » très prisés qui, jadis, devaient permettre de transporter des marchandises, s’éclairent le soir venu et donnent à Milan un autre visage, plus mutin, presque festif. Malheureusement, nous ne les verrons qu’en voiture, au jour du départ.

Et puis, il y a cette place éponyme, où s’élève la statue de Cesare Beccaria, l’air grave, comme réfléchissant aux meilleurs arguments pour extirper la peine de mort du coeur des législateurs et des juges de son temps. À ses pieds, des livres, encore et toujours : Filosofia, Storia, etc. Et il tient à la main un manuscrit, dont on ne peut qu’imaginer le titre. Et, enfin, il y a cette place, celle d’un quartier d’affaires, qui, soudain, accroche mon regarde par l’oeuvre d’art qui en constitue le coeur. Pour moi, c’est une ville, étrange et décalée, qui jaillit d’en-deçà la croûte métallique de la réalité et qui nous rappelle la profondeur des mondes imaginaires ; elle semble flotter dans l’espace vert qui lui sert d’écrin. Les Milanais l’ignorent, passent sans s’arrêter. Je me fige, fasciné. Il faudra bien qu’une jour, cette structure ressorte dans un récit. En attendant, j’ai envoyée la photo à Christophe qui, de la même manière, l’a déjà transformée en porte miraculeuse, en espace de rêve.

Je remercie Jérôme, maître es études beccariennes, de m’avoir permis de retrouver ce lieu qui a toujours été dans ma mémoire, mais jamais dans mes souvenirs. J’étais trop petit, je n’ai gardé aucune image, mais je me souviens que mes parents en parlaient. Milan. À présent, je la connais un peu.

Et pour faire le lien entre les Utopiales et Milan, car il y en a un autre que purement chronologique, je ne résiste pas au plaisir de partager cette citation de Cesare Beccaria qui prouve que droit et imaginaire, histoire et futur, ont tout en commun.

« Je recommande la lecture de poésies, de drames épiques et de romans principalement, mais non de ceux qui se traînent sur la fin de façon ennuyeuse, ni de ceux qui emportent votre sensibilité vers un seul objet, mais de ces autres qui vous la divisent et la hachent menu, et vous font tantôt empereur, tantôt Caloandre, et tantôt vous conduisent à vivre seul sur une île déserte, tantôt vous transportent dans le fracas d’une capitale. Il faut assouplir l’imagination et respecter la raison, notre souveraine, sans en être le courtisan assidu, autrement elle vous plombera l’imagination et vous forcera à creuser alors que vous avez besoin de glisser »


Cesare Beccaria, Les plaisirs de l’imagination.

Demain, samedi 16 novembre, je signe Songeurs de Monde à la librairie BDFugue, à partir de 14h30 à Nice, alors, si vous voulez passer un moment à flâner, entre les mots, les images, les bulles de l’Imaginaire, n’hésitez pas. Ce sera une joie de vous y revoir, ô amis de toutes chapelles, de toutes origines, et de tous horizons.

Ugo

Architectures cyclopéennes, utopies urbaines et humanités futures

Texte d’une conférence prononcée à la Cité de l’Architecture, à Paris, le vendredi 16 novembre 2018, à l’invitation de M. Rémi Guinard, et dans le cadre d’une exposition intitulée « L’art du chantier. Construire et démolir du XVIème au XXIème siècle« .

Ripley s’apprête à faire place nette.

Soudainement se lève, altière,
La force en rut de la matière :
Des mâchoires d’acier mordent et fument ;
De grands marteaux monumentaux
Broient des blocs d’or, sur des enclumes,
Et, dans un coin, s’illuminent les fontes
En brasiers tors et effrénés qu’on dompte.

Émile Verhaeren, 1920. 

La science-fiction, en elle-même, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou simplement ludique, est une forme de chantier. Il faut l’écrire à la première ligne pour poser les fondations claires du sujet et détruire, d’emblée, tous les préjugés. La science-fiction est une forme de chantier parce qu’elle est, depuis sa naissance, au cœur d’un XIXème siècle industriel, balançant entre la nation et l’anarchie, la science et la folie, l’expression d’un imaginaire collectif rationnel en perpétuelle reconstruction. Elle jette un pont, à la fois fragile et nécessaire, réfléchi et téméraire, entre l’observation présente du monde réel et l’imaginaire des mondes possibles, des mondes à venir. Ses pères fondateurs, dans le creuset de l’Europe, portent les noms de Jules Verne, de Herbert George Wells au premier chef, mais s’appellent aussi Joseph-Henri Rosny aîné, Sir Arthur Conan Doyle, ou encore, Rudyard Kipling. Sous leurs plumes inspirées, la science-fiction a mis l’invention, l’industrie, la machine et sa puissance, au service de la ville future et de ses structures. Elle a tutoyé l’utopie jusqu’à la démesure, et placé, plutôt que le savant et le prêtre, l’ingénieur et l’ouvrier au cœur de son dispositif narratif. Ses héros sont des pilotes, des armateurs, des entrepreneurs, des explorateurs, qui recherchent, de l’autre côté des étoiles ou dans les profondeurs de la matière, autant la vérité du monde que la justification de leurs ambitions. Ils lancent audacieusement des chantiers de terraformation, transforment des mondes hostiles en jardins, creusent de titanesques mines d’exploitation dans le giron d’astéroïdes sans atmosphère, ou ouvrent des chantiers de fouilles en des lieux déserts, pour faire émerger le passé doré de civilisations imaginaires plus vieilles que le soleil. 

La science-fiction est, littéralement, un chantier permanent sur le(s) futur(s) possible(s) dont nul ne peut affirmer s’il aboutira un jour, ni quelle sera la forme définitive et la finalité du bâtiment qu’il faudra réceptionner, à la fin des travaux. Pour éprouver la solidité du pont spéculatif que l’auteur de cette petite étude se propose de lancer entre les chantiers de la réalité et ceux de la science-fiction, pour apprécier la résistance de ses piles de soutien, l’élégance des ses haubans, et la souplesse de son tablier, il faut dépasser les analogies et oser appliquer la typologie, les processus et les règlements de chantier aux narrations et aux productions cinématographiques de la science-fiction. Que ces dernières soient, d’ailleurs, d’ampleur pharaonique ou plus discrètes, voire tout à fait secrètes. Équipons-nous d’abord des bons outils, sans lesquels un ouvrier ne saurait entrer sur le chantier. 

Choisir les bons outils narratifs et interprétatifs

La science-fiction, particulièrement au cinéma, explore la figure plurielle du chantier avec un opportunisme assumé, puisqu’il faut bien le reconnaître le lieu de travail n’est parfois que le décor imposant du récit et non son sujet immédiat : ainsi, dans Invasion Los Angeles (They Live en anglais), l’un des meilleurs films de John Carpenter, qui fait l’objet d’un véritable culte, le personnage principal, John Nada, un vagabond joué par le très musclé et populaire catcheur Roddy Piper, découvre, après avoir été engagé sur un chantier de construction, que le monde est dirigé par des extraterrestres qui contrôlent toutes les puissances de l’argent, et se jouent des humains qu’ils exploitent. Une paire de lunettes de soleil permet de « déciller » les déclassés qui lancent alors la révolte contre leurs exploiteurs. Le film, qui date de 1988, est une charge politique transparente contre les failles et les mensonges de la société américaine ultra-libérale des années 1980. Notons, toutefois, qu’on ne verra jamais la fin du chantier sur lequel travaillait le héros. 

Un autre exemple de chantier utilisé comme contexte social est donné par le film d’animation de Don Bluth et de Gary Goldman, Titan A.E., qui date de l’an 2000. Après la destruction de la Terre par des extraterrestres belliqueux, l’un des tout derniers humains, Cale, travaille sur un chantier de démantèlement de vieux vaisseaux spatiaux, et n’est guère considéré par les autres ouvriers qui n’hésitent pas à le maltraiter. Au-delà de la précarité de sa situation professionnelle, c’est son appartenance à la race humaine elle-même qui est moquée à travers sa place dans le chantier. Bien sûr, la suite du film révèle que l’adolescent solitaire est destinataire d’un héritage scientifique d’une valeur inestimable. 

Dans d’autres œuvres cinématographiques, le chantier est plus qu’un décor, il devient l’un des enjeux du récit. Son existence, son aboutissement, espéré ou redouté, questionne alors la liberté, la survie et le destin même des personnages. Ainsi, en 1983, dans Le Retour du Jedi qui fait partie de la première trilogie historique de la saga Star Wars, imaginée et développée par George Lucas sur une quarantaine d’années, le réalisateur Richard Marquand met en scène une visite impromptue du chantier de « l’Étoile de la Mort », la titanesque machine de guerre de l’empire galactique. La figure de Dark Vador y joue le rôle du maître d’ouvrage, ou plutôt de son représentant, qui vient vérifier l’avancée du chantier décisif et mettre, littéralement, la pression sur l’infortuné maître d’œuvre qui en a la charge et qui promet, dans la version française du film, que toute son équipe va « redoubler d’effort ». Le dialogue est savoureux, et surtout enracine une tension narrative qui sera portée jusqu’à son paroxysme : les rebelles de l’Alliance parviendront-ils à détruire l’ouvrage fatidique avant qu’il ne soit achevé ?  

Enfin, comment ne pas évoquer, pour compléter cette liste qui ne saurait être exhaustive, la scène la plus célèbre de toute la saga cinématographique d’Alien, qui fut servie par des réalisateurs aussi différents et talentueux que Ridley Scott, James Cameron, David Fincher ou encore Jean-Pierre Jeunet : celle dans laquelle, sur un dock spatial, le personnage féminin de l’officier Ellen Ripley, dont le rôle est tenu par Sigourney Weaver, affronte en duel une créature extraterrestre qui est la concrétisation de tous les cauchemars de l’humanité. Ripley cherche à la repousser, voire à la tuer, en utilisant tous les moyens mis à sa disposition, et, en particulier un équipement de chantier. Il s’agit d’une scène  d’Aliens le retour, réalisé par James Cameron, en 1986. Ripley affronte la reine alien extrêmement agressive, en revêtant, un exosquelette initialement conçu pour permettre de porter de lourdes et encombrantes charges sur les docks spatiaux, et présenté brièvement au tout début du film. Cette alliance entre la puissance brute de la machine de travail et la détermination morale de l’être humain qui cherche à survivre est restée comme l’une des images les plus fortes de l’histoire de toute la saga Alien ; au point que cet exosquelette de chantier, nommé « Power Loader » dans le film, a fait l’objet de multiples fiches techniques, d’affiches publicitaires, de produits dérivés et de références répétées, voire de plagiats caractérisés, dans l’univers littéraire, visuel, et scénaristique de la science-fiction. C’est simple, il est devenu aussi iconique que le sabre laser de Luke Skywalker !

Mesurer les risques et respecter les règlements

Comme dans tout chantier qui atteint le paroxysme de son développement, et peut alors s’analyser comme un maelström d’activités hétérogènes, bruyantes, et surtout dangereuses, à l’accomplissement desquelles travaillent des ouvriers et des donneurs d’ordre, la science-fiction est riche d’événements imprévus, qui orientent le récit vers le drame ou la simple remise en cause du calendrier des travaux. Et, on le sait bien, rares sont les chantiers qui finissent parfaitement dans les temps !

La science-fiction joue, souvent, sur la question du respect, plus ou moins difficile, des règlements et des délais, et, c’est sans doute sur ce point qu’elle est la plus jouissive : dans la tension humoristique qui naît de la rencontre entre l’imprévisible et la nécessité. 

Il faut évoquer ici la situation dramatique et ô combien cocasse qui ouvre le premier épisode radiophonique, et par ricochet, le roman et le film qui s’en est inspiré, de la série Le Guide du voyageur galactique de l’écrivain et scénariste britannique Douglas Adams (1952-2001). La Terre, malencontreusement placée sur le tracé d’une voie d’autoroute « hyper spatiale » destinée à fluidifier le trafic de vaisseaux dans cette région de l’univers, doit être tout simplement détruite… et ce, dans les minutes qui suivent l’annonce peu amène faite par les mystérieux Vogons, en usant de tous les moyens de communication humains disponibles. Or, semble-t-il, rien d’illégal n’est à reprocher à cette procédure d’aménagement du territoire spatial local, comme l’extrait ci-dessous le prouve : 

« Peuples de la Terre, je réclame votre attention ! dit la voix et c’était merveilleux : un son tétraphonique d’une admirable perfection, avec un taux de distorsion si bas qu’on en aurait pleuré. Ici le Prostetnic Vogon Jeltz, du Conseil de planification de l’hyperespace galactique, continua la voix. Comme vous le savez sans doute, les plans de développement des régions périphériques de la Galaxie requièrent la construction d’une voie express hyperspatiale à travers votre système solaire et, malencontreusement, votre planète fait partie de celles que l’on va devoir démolir. L’opération va prendre un peu moins de deux de vos minutes. Merci.

La sono s’éteignit.

Une terreur incrédule s’abattit sur tous les peuples de la Terre. 

(…)

Ce que voyant, les Vogons rallumèrent la sono pour faire remarquer : 

Il est inutile de jouer la surprise : tous les plans du projet, ainsi que les avis de démolition sont placardés à votre délégation locale du Plan, sur Alpha du Centaure depuis cinquante de vos années, vous avez donc amplement eu le temps de formuler des plaintes en bonne forme et il est un peu tard pour s’aviser de protester.

(…)

Qu’est-ce que vous me chantez, vous n’êtes jamais allés à Alpha du Centaure ! Pour l’amour du ciel, Humains, ce n’est jamais qu’à quatre années-lumière, vous savez. Je suis désolé pour vous mais si vous n’êtes pas capables de faire l’effort de vous intéresser un peu aux affaires locales, je n’y peux rien. Qu’on arme les faisceaux démolisseurs ! »

Ce n’est pas la conclusion du récit cocasse et sarcastique d’Adams, mais bien son événement fondateur : le protagoniste principal de l’histoire, le Terrien nommé Arthur Dent, est en effet sauvé in extremis par l’un de ses amis, lui-même acteur au chômage et d’origine extraterrestre. 

Parmi les accidents qui peuvent émailler la vie, toujours tumultueuse, d’un chantier, qu’il soit réel ou imaginaire, il y a aussi, bien sûr les révoltes d’ouvriers, dont le statut social, les conditions de travail, et la rémunération en général, n’ont guère tendance à s’améliorer, hélas, dans la plupart des futurs imaginés par la science-fiction. Ainsi, dans Métropolis, sublime film d’animation japonais réalisé en 2001 par Rintaro en s’inspirant de l’œuvre manga d’Osamu Tesuka, et rendant explicitement hommage à la ville du film éponyme de Fritz Lang, puisqu’on y suit une histoire d’amour impossible entre un enfant et un robot humanoïde, les ouvriers qui travaillent durement à l’édification d’une imposante tour de verre et d’acier, sorte de ziggourat mésopotamienne imaginée par un milliardaire qui se prend pour le maître de la cité, finissent par se révolter, excédés par les injustices dont ils sont victimes. La scène finale du film, où tout est détruit, est d’une poésie poignante et d’une macabre beauté ; la chanson, en contrepoint, choisie par le réalisateur la rend même inoubliable : I can’t stop loving you, sublimement interprétée par Ray Charles

La destruction du chantier, enfin, qu’elle intervienne à l’approche ou au moment précis de sa conclusion, peut aussi découler d’un problème de sécurité, et provenir d’un élément extérieur imprévisible, par exemple d’un acte terroriste comme cela est le cas dans le film Contact de Robert Zemeckis, en 1997, inspiré, quant à lui, de l’excellent roman de Carl Sagan, et porté par la belle et toujours brillante Jodie Foster. Là encore, on peut se poser la question : pourquoi le public est-il admis si près d’un chantier qui est encore en phase de test ? Sans doute l’appétit insatiable pour le pouvoir et la communication a-t-il pris le dessus sur les règles élémentaires de prudence. 

Chantiers galactiques et architectures cyclopéennes

En s’inspirant de l’univers de Douglas Adams, que j’ai déjà évoqué plus haut,  Garth Jennings a réalisé un film en 2005 qui contient certains scènes tout à fait savoureuses, dont celle de la visite du chantier de construction de planètes de l’artiste, architecte et démiurge nommé Slartibartfast, et incarné par l’acteur Bill Nighy. La scène du film est impressionnante, puisqu’elle donne à voir la manière dont il convient de positionner la croûte des planètes sur leur structure interne, et de dessiner le contour des mers, des îles et des continents, avec des explications techniques très convaincantes, précisant la structure du chantier de construction, mais aussi ses dimensions proprement démesurées. Un court extrait du roman de Douglas Adams permettra d’en mieux saisir l’humour et cet effet d’émerveillement, ce « sense of wonder » propre à la science-fiction lorsqu’elle est à son meilleur : 

« Le mur défiait l’imagination – la séduisait et la trompait. Le mur était un à-pic d’une immensité si paralysante que son sommet, sa base et ses côtés disparaissaient au-delà des limites de la vision : le simple choc du vertige provoqué pouvait tuer un homme.

Le mur apparaissait comme parfaitement plat. Il aurait fallu le meilleur des télémètres à laser pour détecter qu’en même temps que la paroi montait apparemment vers l’infini, qu’elle descendait vertigineusement et que, de part et d’autre, elle s’éloignait sans fin, en même temps qu’elle s’incurvait. Pour se rejoindre treize secondes de lumière plus loin. En d’autres termes, le mur formait la paroi interne d’une sphère creuse, une sphère de près de quatre millions de kilomètres de diamètre, inondée d’une lumière inimaginable.

(…) Étagées au loin devant eux, à des distances qu’il aurait été incapable d’évaluer, ni même d’estimer, se trouvait une série de curieuses suspensions, de délicats réseaux de métal et de lumière qui flottaient autour d’ombres sphériques suspendues dans l’espace.

— C’est ici, expliqua Slartibartfast, que nous fabriquons la majorité de nos planètes, voyez-vous. »

Notons ici la référence à la sphère de Dyson, du nom de la structure physique théorique inventée et décrite par le physicien britannique Freeman Dyson dans les années 1960, et qui était susceptible, écrivait-il dans un article publié dans la revue Science, de permettre de récupérer non seulement l’intégralité de l’énergie produite par une étoile, mais aussi de disposer d’une surface habitable équivalent à plusieurs centaines de milliers de planètes. Bien sûr, malgré l’improbabilité de sa réalisation technique dans un futur très lointain, la sphère de Dyson a fait florès dans la science-fiction, et nombreux sont les auteurs ou les scénaristes à l’avoir exploitée. Ainsi, en 1982, l’écrivain français Michel Jeury dans son roman L’Orbe et la Roue, décrit une « sphère de Govan », immense structure artificielle au sein de laquelle vivent des millions d’espèces, et où, grâce à une matière fabuleuse baptisée le « lacre », il est possible de façonner des mondes, en accordant toute sa place à l’inspiration artistique. Une autre occurrence se trouve dans la série télévisée américaine Star Trek : The Next Generation, inspirée de la série originale de Gene Roddenberry. En effet, le quatrième épisode de la sixième saison montre une sphère de Dyson, à l’intérieur de laquelle pénètre le vaisseau Enterprise et tout l’équipage de l’impavide capitaine Jean-Luc Picard.  

Vers de nouveaux bâtis spéculatifs ? 

Pour certains érudits du genre et de ses origines, le fait que la science-fiction soit, à présent, étudiée à l’université, tant sur le plan esthétique qu’idéologique, qu’elle soit largement acceptée comme part incontournable de la culture générale alors qu’elle n’était encore, il y a dix ans, qu’une contre-culture soigneusement méprisée, le fait qu’elle soit convoquée en conférence hors des lieux familiers de son expression (conventions et forums), qu’elle entre la tête haute mais sans ôter son casque protecteur, à la Cité des Sciences comme dans celle de l’Architecture, pour y être écoutée, discutée et, le cas échéant, enfin comprise, tendrait à prouver que son propre chantier est sur le point de s’achever ; que les auteurs et les créateurs de science-fiction, qu’ils soient des architectes visionnaires, des maîtres d’ouvrage vigilants, ou des conducteurs de grues efficaces, auraient taillé, poli, posé et cimenté tous les blocs littéraires, cinématographiques et ludiques pour finalement réaliser l’ouvrage pour lequel ils avaient signé un contrat et reçu leur formation et leurs outils. Pour d’autres, dont l’auteur de cette étude fait partie, il ne s’agirait là que de la fin d’une phase du chantier spéculatif de la science-fiction. Peut-être le terrassement, la pose de la chape, ou au mieux, le gros œuvre. Les tiges métalliques de la narration, romans et nouvelles, pointent encore, un peu partout, au-dessus du béton des publications passées. 

Le chantier n’est donc pas terminé. 

Il ne saurait l’être tant qu’il reste une société vivante, croissante, qui cherche un sens à son futur, et dont la science-fiction puisse, des valeurs changeantes, être l’expression. Bref, faisons le pari que, tant qu’il y aura des hommes et des projets, il restera de nouveaux bâtis à réaliser, fussent-ils purement spéculatifs. Mais, bien sûr, et personne n’en doutera dans le monde en crise qui est le nôtre, des retards sont à prévoir… 

Ils sont là…

Christophe Dougnac et moi-même sommes heureux d’annoncer que les Songeurs de Monde, notre livre d’art, à la fois roman graphique et création artistique pure, est prêt. Les Songeurs de Monde, c’est 96 pages de rêves imbriqués, entre mots et couleurs, entre horizons lointains et futurs possibles, au croisement des techniques de narration et de peinture digitale et traditionnelle, et, bien sûr, un hommage à l’imaginaire, à la science-fiction et à l’humanisme. Nos humanoïdes (Ambre, Enacryos, Wong, Honorine, Archiboldo, Taâm, et Kalista) vous feront traverser des centaines de parsecs, découvrir d’autres mondes, d’autres civilisations, et de nouveaux rêves. Le projet a été mené dans une totale indépendance, et nous l’espérons que le résultat vous séduira.

Sa conception aura pris trois ans.

La campagne Ulule ouvre dans trois jours, ici

Vous pouvez aussi commander l’ouvrage auprès des auteurs eux-mêmes, sur le site de Christophe Dougnac, ou en me renvoyant un bon de commande dûment renseigné (qu’il vous suffit de télécharger ci-dessous) avec un chèque correspondant au nombre de volumes que vous souhaitez. Vous recevrez les Songeurs de Monde directement par voie postale, après la fin de la campagne de financement participatif, et lorsque l’impression aura été accomplie.


Habiter l’espace ?

Cher(e)s ami(e)s, 

Voici l’enregistrement vidéo d’une petite conférence / table-ronde qui s’est tenue à la Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris, l’été dernier, et à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, aux côtés de Roland Lehoucq et de Ségolène Guinard, doctorante en philosophie. Le débat qui suit nos trois interventions a été animé par Frédéric Castel, journaliste scientifique. J’espère que cela vous intéressera. J’ai été surpris de me retrouver, rapidement, dans le rôle de l’irréductible utopiste, qui croit encore que le rêve d’habiter l’espace est non seulement techniquement réalisable, mais humainement viable. Le professeur Lehoucq, vous le verrez, a été plus sévère. Et Madame Guinard, en philosophe, n’a pas hésité à pointer les relents de colonialisme de la SF américaine, sans doute impardonnables. Mais, la science-fiction est, plus que jamais, une expérience de pensée, et en ces temps de précarité, de doute, et d’impérieuse nécessité de résoudre les problèmes à court terme, elle maintient entrouverte la porte des possiblités, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, je crois. 


La pédagogie dans l’utopie

Ce thème est devenu l’un des axes majeurs de la monographie que je prépare sur l’utopie dans la culture juridique. Grâce au travail de l’équipe du service des pédagogies innovantes et au centre d’accompagnement pédagogique de l’université, j’ai pu présenter cette conférence sur la pédagogie dans l’utopie, en septembre dernier. En espérant qu’elle vous intéressera, et stimulera votre propre réflexion sur la pédagogie, ou simplement vous amusera par ses citations parfois surprenantes !  

Le grand chantier de la science-fiction…

Je suis dans le TGV, en approche de Nice, après un court séjour parisien partagé entre une conférence à prononcer et une filleule à fêter comme il se doit. L’ensemble fut accompli, parfois dans une certaine agitation  🙂 Pour la soirée « Chantiers et science-fiction », je tiens tout particulièrement à remercier ici un fils et un père : Téo Hostaléry, le fils d’un ami proche, Sébastien Hostaléry qui est venu m’écouter et Roland Lehoucq, le célébrissime papa de Léonard Lehoucq qui était aussi présent, malgré une semaine bien chargée et qui m’a apporté son dernier ouvrage, « La science fait son cinéma », coécrit avec Jean-Sébastien Steyer et inaugurant, de surcroît, la toute nouvelle collection Parallaxe (Le Bélial). La classe. J’ai également croisé la route d’Anouk Legendre et d’Emmanuel Di Giacomo, architectes visionnaires, et de Valérie Nègre, commissaire très inspirée de l’exposition « L’art du Chantier. Construire et démolir du XVIème au XXIème siècle » à la Cité de l’Architecture de Paris, que je vous recommande d’aller découvrir, en suivant ce lien : 

https://www.citedelarchitecture.fr/fr/exposition/lart-du-chantier-construire-et-demolir-xvie-xxie-siecle

Je me rends compte, le temps passant, que je me dépouille de mes préjugés beaucoup plus facilement (qu’ils soient positifs ou négatifs) : le chantier, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé et je me suis rarement posé la question de ce qu’il y avait en amont des constructions altières de l’utopie ou de la science-fiction. Pourtant… en préparant cette intervention, j’ai réalisé à quel point, au-delà même des analogies et des métaphores, cet espace de construction, de transformation de la matière et de prolongement de la cité, avec ses bruits tonitruants, ses règlements, ses acteurs, ses points de vue divergents, et ses imprévus, bref, avec toute son agitation, ce désordre qui n’est pas un chaos, relève du processus créatif le plus jouissif, et rejoint ce que la science-fiction elle-même représente aujourd’hui pour le grand public : sous l’apparente neutralisation du genre qui l’assimile, de plus en plus, à une production commerciale préformatée, elle reste cette incroyable friche industrielle, ponctuée de ruines titanesques et d’herbes spéculatives que le vent de l’époque ne peut coucher, et témoigne d’un âge révolu où l’on croyait au progrès.

La science-fiction, lorsqu’elle sort ses tripes, provoque, tout comme le chantier, l’altération brutale des perspectives et permet de prendre conscience des limites du plan, aussi doué soit l’architecte qui l’a dessiné. Elle nous invite à regarder les retards éventuels des travaux, non plus comme un drame menaçant la bonne réception de l’oeuvre, mais plutôt comme une opportunité extraordinaire, celle de reconnecter l’humain, voire la société, à son adaptabilité première. Avec poésie et candeur, ou avec un sens absolu de l’auto-dérision, aussi sûr que celui de l’équilibre des ouvriers dansant sur le pont de Brooklyn avec une feinte désinvolture. Pour ceux qui ne les voient que de l’extérieur, le chantier est un joyeux « bordel » et la science-fiction un véritable « cirque ». Mais, qui s’y plonge vraiment, et se saisit des outils, comprend que le désordre est, finalement, la plus souhaitable des eunomies (= les lois du bonheur). Ce qui me ramène, évidemment, aux affaires familiales, chaque enfant, chaque parent d’une famille unie ou déchirée, initiale ou recomposée, me comprendra 🙂 

Dernière chose, car le clin d’oeil s’impose. Je repense au Liban qui, des quelques pays que j’aie pu découvrir, effleurer, dans mes modestes péréginations, est sans doute celui qui m’a mis le plus l’esprit… en chantier, au meilleur sens du terme. Parce que Beyrouth, elle-même, est une ville en chantier, en perpétuelle transformation, qui s’interroge sur le foisonnement de ses cultes, de ses peuples, de ses enfants, et questionne ses failles et ses forces, jusqu’au sens même du mot « Proche-Orient ». « Proche » est-il à envisager géographiquement ou affectivement ? Pour moi, désormais, la réponse est claire : il y a des personnes qui me sont chères, là-bas. Et « Orient », est-il à prendre comme aboutissement ou comme racine ? Là encore, et, au risque de faire des associations peu orthodoxes, la racine me fascine. Orient, comme orientation. Orient comme désorientation. Orient, comme réorientation ?  

Les confessions héliotropes (coda)

Voilà, je suis bien rentré à la maison, et avec le sentiment très net d’avoir vécu une rencontre plus qu’enrichissante. Je voudrais pouvoir rendre, avec des mots, ce sentiment de chaleur humaine, de gentillesse, de sens du partage, de stoïcisme souriant, des Libanais, mais c’est difficile. Entre les guerres, la corruption, la paralysie des institutions, et les inégalités sociales, tout aurait pu faire de ce pays un enfer. Et pourtant, il y a partout, dans les regards, dans les coeurs, dans l’écoute et le chant, une lumière qui ne tremblote même pas. IMG_20181022_095504_154Elle brille, elle dissipe les brouillards, dans lesquels, bien souvent, nous, Français ou occidentaux, trop gâtés sans doute, nous nous perdons en quelques heures, sans comprendre qu’il suffit d’avancer encore un peu, les bras tendus, pour passer de l’autre côté et enlacer l’avenir. Les Libanais sont des combattants de la joie, ils croient que, même si demain est incertain, le présent peut tout changer. Chrétiens, musulmans, dix-huit formes différentes de rapport à Dieu, et pourtant, tous cohabitent. Deux millions de réfugiés syriens pour une population de six millions, et le pays avance, cherche des solutions, n’abandonne pas. Il y a des coupures d’électricité quotidiennes, des erreurs, des accidents, des injustices, mais le pays avance, pour demeurer ce qu’il a toujours été en son coeur : une terre de lait, de miel et de partage. La cuisine libanaise est le reflet de cette culture : la satiété ne tient pas dans la quantité des mets, elle réside, et les Libanais l’ont parfaitement compris, dans leur diversité, l’incroyable spectre de leurs saveurs et de leurs couleurs. Tout est sur la table, et autour sont les convives, les amis et la famille. Nous avons cela aussi, bien sûr, mais, bien souvent, je trouve que nous le faisons moins spontanément, et transformons une fête en programme. Rien ne s’organise mieux au Liban qu’au tout dernier moment : il pleut, on change de destination, tout simplement. Mais, tout cela, je l’ai senti aussi, reste fragile, et pourrait s’envoler, emporté par les vents de l’Histoire et de la politique. Les Libanais le sentent, mais aucun, du moins celles et ceux que j’ai rencontrés, n’envisage d’abandonner, de baisser les bras, ou de cesser de sourire. J’ai beaucoup appris sur moi-même en allant à leur rencontre, et j’en rends grâce à ceux qui m’ont invité, et à l’éducation que j’ai reçue, et qui m’a permis d’être suffisamment sensible pour capter ce qui m’était généreusement offert. Comme je le supposais dans mon premier post, j’ai donné beaucoup moins que je n’ai reçu. Et je reviens grandi. Loin d’avoir assombri mon regard sur le monde, le Liban l’a nettoyé. L’utopie n’est pas, ne sera jamais de ce monde, et son inaccessibilité m’attristera toujours, mais, le cèdre du Liban, désormais, comme l’olivier de Provence, en constitue une porte d’accès, un point de passage. Il suffit, comme le faisait Laura, mon personnage dans La Cité du Soleil, d’y croire. Et sous les apparences, alors, point la vérité, qui ne relève ni du temps calendaire, ni des contingences matérielles, ni des ambitions personnelles, mais de l’espace mental que chacun de nous, de temps en temps, peut explorer : celui de l’être.

 

Les confessions héliotropes (5)

Dans quatre heures, nous partons pour l’aéroport de Beyrouth. La dernière journée au Liban a été belle, et quitte à ne pas dormir beaucoup, autant vous la raconter tout de suite.

Le mini-marathon des sciences, organisé par UniversCiel, s’est très bien déroulé. Hervé Dole a commencé par une conférence sur les origines de l’univers et les dernières découvertes cosmologiques dûes au satellite Planck et il a littéralement enchanté l’assistance. À titre personnel, j’ai beaucoup apprécié la façon qu’il a eue de justifier, en douceur et comme un conteur, le modèle standard du Big Bang par la matière noire et l’énergie noire, alors que, souvent, ces deux dernières sont présentées, dans la presse de vulgarisation scientifique, comme des éléments qui viennent fragiliser la théorie. Or, ce n’est pas parce qu’elles sont « noires » et qu’on ne les voit pas, qu’elle contreviennent au paradigme dominant. Au fond, rappelle Hervé, c’est comme l’air que l’on respire, ou l’hydrogène qui compose en partie l’eau que l’on boit : on ne les voit pas, mais ils jouent un rôle essentiel dans la cohésion de l’univers et, par ricochet, dans nos existences. Après ma présentation sur l’imaginaire de l’espace dans la science-fiction occidentale, c’est François Forget qui a pris les rênes du marathon et retracé, avec humour et sincérité, son parcours d’ingénieur et d’astrophysicien, et toutes les difficultés auxquelles doivent faire face les missions d’exploration martienne. De 1993 à 2016, nombreuses sont les missions qui ont échoué dans leur programme, faute de chance, au moment qui aurait dû être celui de leur plein accomplissement : parfois, le parachute ne s’ouvre pas, ou le booster s’éteint trop tôt, et… il faut l’accepter et continuer à chercher et à concevoir de nouvelles machines pour de nouvelles missions. Là encore, François fut passionnant et parfaitement reçu par un public jeune et souvent motivé pour une carrière dans le spatial.

Après une dégustation de glace « Achta » (vanille et pistaches) chez Bachir (l’un de plus célèbres glaciers de Beyrouth et qui a également pignon sur rue à Paris), l’après-midi s’est terminée à Byblos, au plus près des ruines millénaires de cette cité antique sans doute fondée par les Phéniciens, mais ayant subi l’influence forte de l’Egypte, puis celle des Romains, qui existe depuis près de 7000 ans. La douce beauté du lieu était incroyable, et, je n’avais guère ressenti un tel sentiment de profondeur historique depuis mon voyage de noces sur la terre des Pharaons, il y a plus de vingt ans. Ajoutez à cela la visite du souk de Byblos et d’une boutique en particulier, gérée par la même famille depuis trois générations, et dédiée aux poissons qui ont été fossilisés dans la pierre du Liban il y a près de cent millions d’années et que le jeu des plaques tectoniques a amené jusqu’au sommet d’une montagne, où, de l’autre côté du temps, les pêcheurs de fossiles les récupèrent… et les offrent à notre regard. Ou parfois les vendent 🙂

Nous avons fini la soirée par un dîner et une promenade. Je remercie nos hôtes exceptionnels, Jean-Pierre et Candice Saghbini, et je n’oublierai pas cette qualité extrême de coeur et d’organisation qui, au Liban, semble être la marque d’une grande et sage civilisation.

J’y retournerai, si je le peux, et en famille.

 

 

 

Les confessions héliotropes (4)

Voici, sans doute, ce qui aura été la journée la plus passionnante de mon séjour : celle consacrée à la rencontre avec les élèves des classes des collèges et des lycées de Beyrouth, qui a eu lieu à l’université La Sagesse, sur le campus Polytech, autour de la conférence de François Forget, et des ateliers d’astronomie et de culture scientifique préparés par toute l’équipe d’UniversCiel.

Nous avons rencontré plus de 600 élèves en tout, issus de classes de cinquième, quatrième, troisième, seconde et première et terminale, dans des amphithéâtres, avec une incroyable énergie et un enthousiasme sincère. Les questions fusaient de toute part, et la science-fiction a, me semble-t-il, trouvé sa place légitime entre l’exploration et la connaissance du système solaire, les théories cosmologiques et les exoplanètes. J’ai montré et commenté avec eux plusieurs extraits de films, dont Planète interdite2001 : l’odyssée de l’espace, et Elysium, et j’ai remarqué, avec une certaine surprise, que la science-fiction n’était connue de la jeunesse libanaise que par le cinéma et les séries ; pratiquement personne n’avait entendu parler d’Isaac Asimov, d’Arthur C. Clarke, ou de Robert A. Heinlein. En revanche, beaucoup d’élèves connaissaient Jules Verne. J’ai aussi recueilli des remarques parfois très directes, du genre « les soucoupes volantes et les robots-bibendum, c’est parfaitement ridicule ! » Bien sûr, mais, justement, ai-je répondu, cela montre que notre regard sur le futur change en permanence. La façon dont nous le voyons aujourd’hui n’est pas plus objective que celle d’il y a soixante-dix ans. Et le mérite de la science-fiction est, justement, de conserver cette liberté, ce droit à la démesure, qui permettent parfois d’étalonner notre rapport à la réalité. Très peu d’élèves, très sensibilisés aux problèmes environnementaux, étaient favorable à l’expansion de l’humanité vers d’autres mondes, y compris ceux du système solaire, comme Mars. Aucun ne croit vraiment que, à part quelques robots et une petite communauté de chercheurs, des sociétés s’y développeront. En revanche, les progrès de la robotique et la question du rapport aux machines et de la façon dont nous risquons d’en perdre le contrôle, les a beaucoup intéressés. L’extrait de Planète interdite montrant Robby incapable de tirer sur le capitaine du Bellerophon, a été suivi dans un silence… religieux. Et commenté bruyamment, ensuite.

Mais, surtout, le plus émouvant, a été la visite des ateliers qui avaient été préparés par les élèves. D’abord, le niveau de préparation était impressionnant, et la maitrise du sujet, autant que la façon, claire et accessible, de le présenter, était bluffante. Un élève de cinquième m’a expliqué l’origine, la structure interne et le destin de notre soleil, avec allant, et en souriant, comme s’il s’agissait d’un vulgarisateur aguerri. C’était le Roland Lehoucq  libanais en herbe ! Je suis reparti de cet atelier solaire, littéralement illuminé, et je ramène une maquette à mes enfants. Puis, j’ai participé à un atelier sur la musique et l’astronomie qui était très agréable : après avoir découvert la liste des artistes ayant utilisé le lexique astronomique dans leurs chansons, j’ai pu partager avec les élèves quelques références supplémentaires, notamment le dernier album de Vangelis, en hommage à la sonde Rosetta. J’ai été initié à la technique de l’origami céleste, et j’ai appris, ce que j’ignorais complètement, que des chercheurs japonais avaient réussi à transposer les pliages traditionnels de l’origami au déploiement des panneaux solaires de satellites d’observation et des futurs télescopes en orbite, comme le prochain James Webb, annoncé pour 2020. Je suis reparti enchanté et possesseur d’une technique pour faire des petites étoiles de papier ! J’ai aussi appris des tas de choses sur Erasthotène, sur l’âge de l’univers, et encore mille autres découvertes. La jeunesse libanaise fait honneur à ce qu’on appelle en France, parfois avec un peu de suffisance, la véritable pédagogie active et je crois bien que le niveau d’éducation est, à la Sagesse, et dans beaucoup d’écoles, bien au-dessus de celui de la France, du moins lorsqu’on regarde la question particulière de la culture scientifique.

Bref, la science et l’imaginaire tiennent leur rang au Liban !